Les groupes d'influence

Nombreux sont les groupes, divers mais parfois liés entre eux, à s’inviter dans le débat, n’hésitant pas à s’arroger si nécessaire une légitimité quasi politique.

Universitaires et chercheurs

Il n’y a a priori pas de raison de douter de la sincérité de leur engagement. Parmi les plus actifs (nous les citerons abondamment), des professeurs au Collège de France : Gérard Berry (chaire « Algorithmes, machines et langages ») ou Serge Abiteboul. Colin de la Higuera, président de la SIF (« Société informatique de France »), est professeur d’informatique à l’université de Nantes ; Gilles Dowek, chercheur et membre de la SIF, a participé à la rédaction du programme de la spécialité ISN en Terminale ; Roberto di Cosmo, professeur d’informatique à l’université Paris-Diderot.

Jean-Pierre Archambault est un ancien professeur agrégé de mathématiques, un temps chargé de mission veille technologique au CNDP-CRDP de Paris, militant du logiciel libre et président de l'association EPI (« Enseignement public & informatique »), dont Serge Abiteboul, Gérard Berry et Maurice Nivat sont membres et Jacques Baudé président d’honneur.

Ces deux associations ont d’ailleurs formé un groupe « Informatique et Technologies de l’Information et de la communication » (ITIC-EPI-SIF).

Si ces universitaires sont peu présents au Conseil national du numérique (on n’y compte guère que Serge Abiteboul), un certain nombre d'entre eux en revanche sont membres de l’Académie des sciences (même s’ils s’y estiment trop peu représentés) ou ont participé à la rédaction de son rapport sur le nécessaire enseignement du code à l’école. On se souvient que la même Académie des sciences publiait la même année un Avis rassurant sur les écrans, promouvant par exemple « l’éveil précoce des bébés (0-2 ans) au monde des écrans ».

À l’Académie des sciences il faut aussi ajouter l’Académie des technologies.

Certains universitaires sont également présents à l’Inria (Serge Abiteboul, Gilles Dowek, Maurice Nivat, Roberto di Cosmo, Thierry Viéville), un « établissement public de recherche dédié aux sciences du numérique » malheureusement parfois plus engagé que scientifique, comme nous l’avons constaté avec son enquête complaisante sur « l’Homo numericus ». L’Inria, sous les auspices de Michel Serres, a noué des partenariats avec des groupes technologiques intéressés par l’école numérique, comme Microsoft ou Google, ou encore le consortium Cap Digital ou bien la Fing, autres acteurs intéressés au développement de l’école numérique comme nous allons le voir.

Outre un rapport académique, des communiqués et des tribunes dans la presse, ces chercheurs ont adressé une lettre ouverte très médiatisée au président de la République, ont été reçus par le Conseil supérieur des programmes ou le conseiller numérique du ministre de l’Éducation. Leur modèle ? Le Royaume-Uni, où le nouveau programme scolaire a été réformé par la British Computer Society (BCS) et la Royal Academy of Engineering.

Des militants alternatifs de l’enseignement du code fustigent sans ménagement ces « ingénieurs informatiques qui font pression pour que le code entre dans les programmes, parce qu’ils cherchent à faire reconnaître leur discipline universitaire. »

Les acteurs institutionnels

Pour la CNIL, à la tête d’un collectif d’associations « EducNum », l’enseignement du code à l’école fait partie de ses propositions pour développer l’éducation au numérique.

Il faut bien sûr ajouter le Conseil national du numérique (CNNum), qui a rendu en 2013 un avis étonnamment favorable à l’enseignement du code. Cet avis n’a pas manqué d’agacer certains consultants-pédagogues pour qui la nécessaire « littératie numérique » n’a pas guère à voir avec l’enseignement du code.

Il n'y a évidemment au CNNum aucun enseignant du primaire ou du secondaire, ce qui lui donne toute compétence pour proposer de « bâtir une école créative et juste dans un monde numérique ».

Mais en février 2014 c'est l'Élysée qui a véritablement lancé le mouvement : « On va mettre du codage dès le collège ! » a ainsi déclaré le président de la République devant une assemblée d’entrepreneurs en février, pour le lancement du « French Tech Hub », un incubateur et un accélérateur public d’entreprises pour aider les start-up françaises du numérique à se développer sur le marché américain. La démarche peut surprendre venant de celui qui a choisi d’équiper en 2010 tous les collégiens de Corrèze non plus en ordinateurs portables sous Linux, comme depuis 2008, mais de tablettes iPads de première génération à partir de 2010.

En mai 2014, deux députées ont remis un rapport parlementaire sur le développement de l’économie numérique française. Le rapport reprend l’heureuse formule de l’Académie des sciences : « Apprendre à lire, à écrire, à compter… et à coder » et propose d’« éveiller les élèves du primaire au codage et à la programmation, sur le modèle de l’éveil au dessin, à la musique et aux langues étrangères, de rendre obligatoire l’enseignement de l’informatique dès le collège et de créer un CAPES et une Agrégation d’informatique. » Chose amusante : ce rapport très sérieux s’appuie sur l’enquête fantaisiste de l’Inria, preuve d’un lobbying efficace !

En juin 2014, les programmes d’investissement d’avenir ont doté un programme de 20 millions d’euros pour subventionner des initiatives visant à développer « l’esprit d’entreprendre et d’innover » en développant notamment « l’approche de la maîtrise du codage informatique chez les jeunes du premier et second degré »

Si la « stratégie globale pour le numérique à l'école » (et non pas pour l'école) remonte à 2012, la position du ministère de l’Éducation nationale a évolué en 2014 : il s’est doté d’une Direction du numérique pour l'éducation. Mais surtout le projet du Conseil supérieur des programmes en juin 2014 insiste sur l’importance d’apprendre le langage informatique dès le primaire. Tranchant la question en juillet 2014, le ministre de l’Éducation nationale a proposé d’initier les élèves au code dès le primaire, de manière facultative et à l’occasion des temps d’activités périscolaires. Mais – précision d’un non-dit ou nouvelle tergiversation ? – son successeur a présenté cette initiation facultative comme « transitoire » avant la mise en place d’un véritable enseignement à partir de 2016.

Commerciaux et industriels

Ils sont pour la plupart regroupés en syndicats, en consortium ou en think-tanks puissants, à même d’organiser des événements (ateliers, rencontres, festivals, salons etc.), de financer des publications ou même de commander et publier de coûteux sondages.

Le CIGREF, organisation patronale représentant les grands manufacturiers du secteur, se donne « pour mission de promouvoir la culture numérique comme source d’innovation et de performance pour les entreprises. »

Plus spécifiquement l'AFINEF (Association française des industriels du numérique de l'éducation et de la formation) se donne, entre autres, pour mission de fédérer la filière afin d'assurer l'interface « avec les autres acteurs présents sur ces secteurs (Ministères, collectivités territoriales, partenaires sociaux, OPCA, associations et fédérations d’acteurs de l’enseignement, instances européennes, autres associations professionnelles et internationales). »

Le Syntec Numérique se présente comme le « premier syndicat de l’écosystème numérique français », représentant 1500 entreprises (dont 500 start-up) et 365 000 emplois. Il a contribué à la création d’une association de promotion des métiers numériques et des filières qui y mènent, Pasc@line. Le Syntec numérique a transmis au gouvernement en janvier 2014 dix propositions pour un plan national de formation pour « apprendre à utiliser le numérique dans tous les domaines de la vie pour étendre ses compétences et ses capacités, donc d’acquérir une culture numérique, de l’initiation au code, à la compréhension de la logique des computer sciences, en passant par l’acquisition de compétences en traitement des données et par l’aptitude au travail collaboratif. » Il importe « d’inciter les jeunes à apprendre le langage informatique comme s’ils apprenaient une langue vivante. Syntec Numérique est d’ailleurs en pointe sur ce combat. » Et pour livrer ce noble « combat », quelle meilleure arme qu’un sondage BVA rendu public en mai 2014 ?

En Île-de-France Cap Digital est un « cluster de l’économie numérique » (sic). La particularité de ce « pôle de compétitivité de la transformation numérique » est de rassembler en son sein, dans un mélange des genres audacieux, entreprises et écoles, laboratoires de recherche et université. Il organise chaque année le festival « Futur en Seine ». Il a surtout organisé en 2014, en partenariat avec l’Inria, la journée « Décodez le code : les clés du numérique pour nos enfants. » Pour ce consortium, qui a évidemment toute légitimité à cela, il s’agit de « marquer le point de départ d’une réflexion collective, partager les bonnes pratiques et mesurer collectivement l’ampleur des transformations à accomplir dans l’institution scolaire. » En bon français, du lobbying

La Fing (« Fondation Internet nouvelle génération ») est une association dynamique « créée en 2000 par une équipe d’entrepreneurs et d’experts » : elle se présente comme « le think tank de référence sur les transformations numériques », avec plus de 300 membres revendiqués : des grandes entreprises, des start-up, des laboratoires de recherche, des universités, des collectivités territoriales, des administrations, des associations, des personnes physiques. Son but n’est pas de réfléchir aux transformations numériques de la société mais bien de « prendre part dans les nouveaux débats éthiques et sociétaux » pour « mobiliser autour des technologies à venir » et « favoriser l’émergence d’idées et de projets innovants ». Elle publie « Internet Actu », un site de veille sur l'innovation dans les technologies d'information et de communication en partenariat lui-même avec « Le Monde », dont Xavier Niel, fondateur de l’école informatique “42” (voir plus loin), est actionnaire.

Orange finance de son côté, en partenariat avec la Fing, le Digital Society Forum qui s’intéresse entre autres, de manière très philanthropique bien sûr, aux« nouvelles formes d’apprentissage » et à « l’alphabétisme numérique ».

À l’échelon européen, l’ITEC (« Innovative technologies for an engaging classroom ») associe les ministres d’éducation, des universités et de grands groupes technologiques (Acer, Toshiba, Microsoft etc.).

En octobre 2014 est organisé l’« EU code week », une initiative de la vice-présidente de la Commission européenne chargée de la stratégie numérique, soutenue par les plus grands groupes des nouvelles technologies (Microsoft, Google, Facebook…) « qui aident toutes à faire découvrir le code à des millions d’enfants en offrant des ateliers d’initiation, en développant des modules d’apprentissage et en aidant à former les enseignants. »

Aux États-Unis, l’organisation à but non lucratif Code.org, fondée en 2013, a réuni de nombreuses personnalités pour défendre l’idée de rendre obligatoire l’enseignement de la programmation à l’école. Elle offre en ligne des cours gratuits d’informatique et a proposé en décembre 2013 une « Hour of code » pour apprendre aux enfants à coder. Parmi ses donateurs, Amazon, Microsoft, Google, LinkedIn, et des stars comme Bill Gates, Mark Zuckerberg, etc.

On le voit : les entreprises sont, avec le soutien des acteurs institutionnels, très intéressées au développement massif de l’école numérique, mais pas nécessairement dans le bon sens du terme. Avec cette contradiction que souligne Benjamin Thierry, historien à Paris-Sorbonne, qui s’intéresse à l’informatique et à l’ergonomie :

« On nous explique sur tous les tons que le code et son apprentissage sont un moyen de "libérer" l’utilisateur des "cages dorées" mises en places par les mastodontes du web : pourquoi participent-ils à ces initiatives dans ce cas ? »

Les risques de conflits d’intérêts se multiplient et c’est d’ailleurs ce qui s’est produit à Los Angeles, avec l’annulation en 2014 d’un contrat municipal d’un milliard de dollars avec Apple pour équiper les élèves en iPads, ou au Royaume-Uni, où on ne critique pas les partenaires du Code club… et où le concepteur du programme Year of code travaille désormais pour un fonds d’investissement qui tire profit de ce programme !