L’injonction au code

Tous ceux qui portent un regard simplement critique ont forcément peur des évolutions, n’ont rien compris à l’avenir ou sont d’archaïques conservateurs, de toute façon minoritaires.

Pour les réduire au silence, il suffit d’invoquer le « consensus » au sujet d’un enseignement « indispensable » dès l’école, ou encore « le bon sens » comme l’a fait la secrétaire d’État au numérique. Le ministre de l’Éducation l’a dit lui-même, confondant numérique et informatique : « L’école ne peut ignorer l’importance du numérique qui intervient aujourd’hui dans toutes les disciplines. La question n’est plus de savoir s’il faut apprendre l’informatique et son langage, mais de savoir comment, pour quels usages, et à quelle étape du cursus le faire. » « Un processus irréversible s’est désormais enclenché. Il ne faut pas perdre de temps et s’installer dès maintenant dans la perspective du long terme. »

Il n’y a plus dès lors qu’à marteler des éléments de langage : comment peut-on refuser d’offrir aux enfants « les clés » du monde de demain ? Comment peut-on encore différer « un enseignement du XXIe siècle » ? L’école doit, selon le CNNum, répondre « aux caractéristiques du monde numérique, un monde numérique qui n’est pas une option, qui est le monde actuel. »

Il n’y a pas d’alternative, nous dit-on. « Nous n’avons pas le choix » : c’est par ces mots que Michael Gove, secrétaire d’État à l’éducation en Grande-Bretagne, a annoncé la mise en place de l’initiative Year of the code en 2014. Il est vrai qu’un rapport de la Royal Society sur le sujet en 2011 s’intitulait déjà rien moins que « Shutdown or restart » : tout un programme ! « Soit ils programmeront, soit ils seront programmés » a déclaré une ministre déléguée chargée des PME, de l’innovation et de l’Économie numérique, paraphrasant le titre de l’ouvrage de Douglas Rushkoff.

Qui oserait critiquer seulement l’enseignement du code face à un tel déluge d’injonctions ?

La France forcément en retard

« Il est urgent de ne plus attendre », titre l’Académie des sciences face à un « constat international alarmant ». « La France ne peut pas rester à la traîne », alerte la lettre ouverte adressée au président de la République. Et, pour écarter toute réflexion, l’exemple est donné de tous les pays en avance sur la France et évidemment parés de toutes les vertus.

Les exemples donnés sont souvent peu approfondis, et pour cause : la réalité est tout autre. « En Estonie, en Lettonie, des pays sou­vent cités en exemple, mais aussi dans plu­sieurs Länder alle­mands et au Royaume-Uni, l’apprentissage du code à l’école est déjà une réa­lité » déclare avec aplomb Colin de la Higuera.

En vérité, en Estonie par exemple, il ne s’agit que d’une expérimentation avec une trentaine d’enseignants dans une vingtaine d’écoles depuis 2012. En Finlande les cours commenceront à la rentrée 2014 et ne concerneront que le secondaire. Pour le primaire la programmation est simplement envisagée…

De même au Royaume-Uni, dans le cadre de l’initiative Year of code : cette « réalité » ne commence qu’en 2014-2015 (d’où, sans aucun doute, la précipitation estivale française pour suivre le mouvement, avec une décision ministérielle en juillet pour… une mise en place en septembre en France !).

Le programme exact du nouveau curriculum britannique, s’adressant aux 5-14 ans, n’a été rendu public qu’à la rentrée de septembre : en fait de « code » il inclut également le stockage et la récupération de données telles que des photos ou des fichiers audio, l’utilisation de moteurs de recherche comme Google ou Yahoo et l’éducation à la prudence sur le web ! Comme les petits Français, les petits Britanniques vont également apprendre une langue étrangère à partir de septembre 2014.

Or, précisément, comme pour l’enseignement de l’anglais en France dans le primaire, la formation des enseignants à l’enseignement du code s’est faite dans la plus grande précipitation et l’ensemble de l’opération est sous le feu des critiques : la responsable du programme, qui a avoué, dans un entretien télévisé, ne pas savoir coder elle-même, a d’ailleurs démissionné avant même sa mise en œuvre !

Quant aux États-Unis, à la pointe des nouvelles technologies, le volontarisme de l’actuel président s’est limité à une brève vidéo adressée aux jeunes Américains et à des prises de participation gouvernementales dans la « Code Academy », une initiative privée soutenue par Google et proposant des cours gratuits en ligne. La « Code Academy » est partenaire en France des « voyageurs du code » une association pour apprendre à coder et construire « une communauté de médiateurs numériques citoyens. » : l’initiative américaine est promue en France par Gilles Babinet, « digital champion » et vendeur de sonneries de téléphones portables, pour qui « l’école refondée sera numérique ou ne sera pas ».

La nécessaire « littératie numérique »

L’injonction au code s’appuie également sur une étrange confusion entre langage informatique… et langue !

Il faudrait ainsi « inciter les jeunes à apprendre le langage informatique comme s’ils apprenaient une langue vivante. » Pour la secrétaire d’État chargée du numérique, « il faut maîtriser l’informatique comme une langue étrangère. […] On apprend l’anglais, le chinois, il faut apprendre à coder ». Du moins le html qui pourra devenir notre « troisième langue » ! « L’enseignement de science informatique concurrence directement celui des langues et remplace, selon les cas, les langues mortes, les 2e ou 3e langues vivantes. »

Certains proclament avec un enthousiasme quasi millénariste que le code informatique est « une véritable langue vivante […] qui pourra être mise en avant dans le monde entier. L’esperanto tant attendu serait-il là ? » D’autres, visionnaires ou naïfs, évoquent « le nouveau latin du XXIe siècle, un bagage culturel que nous allons tous devoir intégrer » ou encore une nouvelle lingua franca, comparaison malheureuse, puisque ce sabir international des marins... par définition ne s’enseignait pas !

Colin de la Higuera n’en doute pas : « Le code informatique sera la langue du XXIe siècle » et le déplore : « Les lycéens fran­çais sont – pour l’immense majo­rité – anal­pha­bètes en infor­ma­tique ! »

D’ailleurs Frédéric Bardeau propose que son enseignement soit ouvert à tous les enseignants : « En tant que langue, pour­quoi ne pas ima­gi­ner que les profs de fran­çais soient impli­qués ? »

D’autres comparent même, sans bien en mesurer la portée, l’apprentissage du code à celui du solfège et vont encore plus loin :

« Les langages informatiques vont faire partie de notre quotidien permanent… On a besoin dit-il d’avoir les bases qui permettent, pas forcément de les rédiger mais au moins de les comprendre […] ces langages sont bien comme une langue naturelle, constitués d’un alphabet, d’un vocabulaire, de règles de grammaire, et de significations […] Certains affirment même que "ne pas savoir coder, c’est perdre son autonomie comme dans un autre temps certains savaient lire et d’autres pas" ».

On peut ainsi lire dans « Le Monde » cette très sérieuse question : « L’écolier français fera-t-il bientôt des lignes de code à côté de ses lignes d’écriture ? »

Et c’est ainsi que naît logiquement le concept d’« alphabétisme numérique » ou (version) d’« illettrisme numérique ». L’Académie des sciences milite ainsi pour « l’alphabétisation numérique pour tous » et déplore « l’illettrisme informatique » des enseignants. De même, la vice-présidente de la Commission européenne chargée de la stratégie numérique déclare, en mettant sur un même plan recherche sur Internet et code : « l’absence de compétences numériques est une nouvelle forme d’illettrisme. Quand j’étais enfant, il s’agissait d’apprendre à lire et à écrire. Aujourd’hui, il faut apprendre à faire des recherches sur l’internet et à programmer ».

En vérité ces analogies, si elles se veulent frappantes, sont d’autant plus aberrantes qu’elles confondent, comme on le voit ci-dessus, « numérique » et « informatique » mais surtout que le code s’élabore ou s’analyse mais ne se lit pas, même pour un spécialiste : la lecture d’un programme est principalement dévolue à la machine destinée à l’exécuter !

Ces analogies s’appuient sur le concept, volontairement mal compris ou non, de « littératie numérique » développé par l’OCDE et désormais évaluée dans le programme PISA, qui est pourtant bien éloignée de l’enseignement du code à proprement parler. Mais la confusion est entretenue par exemple sur le site d’une initiative française visant à la promotion de l’enseignement du code :

« Le contexte international incite également à une prise de conscience de la nécessité de partager largement dès le plus jeune âge ce que l’on appelle la « littératie numérique ». Selon la définition donnée par l’OCDE, la littératie numérique est « L’aptitude à comprendre et à utiliser les technologies de l’information et de la communication dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses connaissances et ses capacités. » BA-Ba, rudiments, nous avons nommé « clés du numérique » cette culture fondamentale consistant à se familiariser avec de nouveaux langages, méthodes, logiques de pensée et de création. »

Pour Frédéric Bardeau et Nicolas Danet, il est important d’insister sur « la littératie, c'est-à-dire le fait que lire, écrire, comp­ter et coder per­met d’être un citoyen plus éclairé ». Les deux auteurs semblent pourtant distinguer les deux champs de compétence : « Faut-il savoir coder pour innover ? Je pense qu’être éduqué à la littératie numérique peut suffire. »

D’autant que ces analogies grandiloquentes feraient presque oublier l’illettrisme, le vrai, des élèves quittant l’école primaire ou l’enseignement obligatoire. Il est vrai que l’enseignement du français subit saignée sur saignée depuis un siècle. Heureusement, bientôt, l’enseignement du code informatique viendra à la rescousse de l’enseignement du français :

« Pourquoi enseigner le code à des enfants qui ne savent pas lire ? Parce que beaucoup d’enfants, aujourd’hui, ont besoin de passer par le code pour apprendre à lire. Le code, c’est de l’analyse, de la compréhension, du “décodage” du monde. »

Serge Abiteboul ne dit rien d’autre : « Apprendre la programmation et la pensée informatique à l’école facilite d’une certaine façon l’apprentissage de la lecture et du calcul. » Et quand on lui demande s’il juge l’enseignement du code informatique aussi important que l’apprentissage de la lecture, de l’écriture ou du calcul, sa réponse est prophétique : « Nous sommes actuellement en train de former les enfants à un monde qui est celui du XXème siècle… Or, ce n’est plus du tout dans ce monde-là qu’ils vont vivre. »

De fait, à l’aube du troisième millénaire, savoir lire et écrire n’est plus – aux yeux de ces experts de la technique ou de la science – un enjeu digne d’intérêt.