Pourquoi enseigner le code ?

Certes ce n’est pas parce que l’enseignement du code à l’école est promu par de mauvais arguments ou pour de mauvaises raisons qu’il faut le condamner. Le débat reste légitime et d’autres arguments sont peut-être plus recevables.

Un enjeu « sociétal »

Jacques Muglioni, doyen de l’Inspection générale de philosophie, avait pourtant cette belle formule :

« Ce n’est pas à l’école de s’ouvrir : elle est l’ouverture. »

L’un des arguments les plus rebattus pourtant en faveur de l'enseignement du code à l'école est l’omniprésence du numérique « dans l’entreprise et les administrations, la société en général et la vie de tous les jours. »

Le numérique serait donc « cette culture générale de notre époque. » Il s’agit , selon un rapport parlementaire français, de « former au numérique […] pour apprendre à chacun à se mouvoir dans un monde nouveau » et, selon un autre rapport du CNNum, de favoriser « l’e-inclusion ».

Pour la commission européenne :

« Nous vivons dans des sociétés connectées, où un nombre croissant de personnes de tous âges se servent des technologies numériques dans leur vie de tous les jours. Toutefois, pour de nombreux enfants, l'école ne reflète pas cette réalité quotidienne. »

La vice-présidente de la Commission chargée de la stratégie numérique ose même ce jeu de mot : « L’éducation doit être connectée à la vie réelle ; elle ne peut pas évoluer dans un monde parallèle. »

Admettons… mais quel rapport à vrai dire entre le code informatique et la « vie réelle » ?

Peu importe, certains n’hésitent à affirmer que « Dans toute interaction entre une personne humaine et un ordinateur, la programmation intervient » !

Pour Jean-Pierre Archambault la logique est simple : « Au cœur du numérique, il y a la science informatique, car elle est la science du traitement et de la représentation de l’information numérisée. Elle sous-tend le numérique comme la biologie sous-tend le vivant. ». Sans doute, mais la biologie telle qu’elle est enseignée du primaire au secondaire ne permet pas de de s’improviser médecin ou pharmacien !

Or, avec le code, c’est bien la dimension pratique, utilitaire qui est promise : « On a tous un jour ou l’autre besoin de programmer un de nos appareils numériques, pour un usage personnel ou professionnel », explique un bénévole associatif, ce qui ne laisse pas d’étonner.

Une autre analogie est celle de la mécanique :

« L’utilisation d’un outil, matériel ou conceptuel, n’est pas plus utile pour le maîtriser que le permis de conduire n’est utile pour maîtriser la mécanique. »

Curieux raisonnement : la mécanique n'est pas utile pour conduire une voiture, mais – éventuellement – pour la réparer (chose d’ailleurs en partie impossible aujourd’hui à cause précisément de l’informatique embarquée). Mais surtout en quoi la maîtrise de la mécanique ressortit-elle à un enjeu « sociétal » ?

Benjamin Thierry l’explique bien :

« Il faut aborder ici l'aspect scientiste et mécaniste du raisonnement : scientiste, parce qu'il postule que la science donne au scientifique une capacité à comprendre les enjeux sociétaux qui découlent de sa pratique. Or, c'est faux puisque ce sont précisément les sciences humaines qui permettent cette mise à distance. Mécaniste, parce que le raisonnement fonctionne parfaitement avec l'analogie de la mécanique automobile sur l'idée que comprendre le fonctionnement de l'objet permet de le connaître comme un tout... »

Réduits à cette extrémité, les défenseurs de l’enseignement du code ramènent alors l’enjeu « sociétal » à un enjeu strictement professionnel : « Quasiment tous les métiers recrutent des spécialistes de l’informatique » selon Jean-Pierre Archambault. Sans doute, mais faut-il pour autant ne former que des spécialistes de l’informatique ? La confusion entre numérique et informatique est alors entretenue à dessein : « Si vous êtes architecte, vous êtes maintenant forcément compétent en informatique : vous faites des plans en 3D », selon Gérard Berry. Mais la conception de plans assistée par ordinateur, comme nous le verrons, n’exige précisément aucune compétence en code informatique !

Pour Colin de la Higuera : « Quel que soit son métier, que l’on soit méde­cin, plom­bier ou archi­tecte, il y a un besoin de l’outil infor­ma­tique si l’on ne veut pas juste consom­mer mais être capable de déve­lop­per. » Oui mais un tel niveau de développement, pour des logiciels aussi complexes et évolués, exige non pas des rudiments de code mais des connaissances approfondies et un long apprentissage. Faut-il le dire ? Être informaticien est un métier !

Jacques Baudé (président d’honneur de l’EPI) est plus réaliste : « si tout le monde n’est pas destiné à être informaticien, la grande majorité des métiers nécessite, et nécessitera de plus en plus, des connaissances informatiques ne serait-ce que pour assurer le dialogue avec les spécialistes. »

On peut entendre cet argument, mais il limite singulièrement l’ambition « sociétale » de l’enseignement du code : dans le cadre professionnel seulement et uniquement pour « assurer le dialogue » avec de vrais professionnels de l’informatique.

Et si l’on faisait le contraire : former les professionnels de l’informatique à mieux communiquer ?

Quand un directeur du système d’information d'une entreprise (SI) peste « contre l’illettrisme numérique en entreprise » en affirmant que « l’entreprise emploie en son sein une population de 95% d’illettrés numériques qui chaque jour, chaque instant, ont devant les yeux un livre ouvert aux mots indéchiffrables », il est amusant de constater que dans les crises informatiques régulières qu’il évoque dans les entreprises, les spécialistes eux-mêmes semblent dépassés !

Un enjeu démocratique

Plus recevable sans doute est l’argument de l’enjeu démocratique de l’enseignement du code à l’école, dans l’esprit de Condorcet.

De grands groupes commerciaux comme « Cap Digital » affichent ainsi leurs louables préoccupations politiques : « comment permettre à l’ensemble des enfants, d’accéder démocratiquement à cette littératie et à ces langages ? » Il s’agit d’éviter de nouvelles inégalités : « la fracture numérique risque désormais de passer davantage par la capacité à coder que par le taux d’équipement des ménages. »

La secrétaire d’État à l’économie numérique trouve ainsi important « que le code soit enseigné dès l’école primaire, parce que c’est un vrai outil d’autonomie pour la vie. » L’apprentissage du code informatique permettrait « d’exercer pleinement sa citoyenneté. » « L’épanouissement d’une citoyenneté pleine et entière ne peut ignorer l’informatique » selon Jacques Baudé et pour Jean-Pierre Archambault « un citoyen qui n’a aucune connaissance scientifique ne peut pas exercer sa citoyenneté dans de nombreux débats de société. ». Bref, il faudrait « coder pour décoder le monde. »

Il s’agit par exemple de comprendre les grands enjeux de société liés au numérique comme la loi Hadopi, la neutralité du Net, la directive européenne DADVSI, la surveillance des réseaux etc. Des questions techniques éminemment complexes dont on voit mal comment une initiation au code informatique pourrait les éclairer : leur compréhension échappe à la presse, à nos décideurs, à la plupart des informaticiens eux-mêmes !

« Le but, à terme, est d'aider les enfants, mais aussi bientôt les adultes, à reprendre la main sur ces machines qui nous échappent. » Sans le code on s’expose « à s’empêcher de juger de leur pertinence et à l’incapacité à y reconnaître tout élément malveillant. »

Souvent donné en exemple : le vote électronique. Nul doute qu’un citoyen éclairé par l’apprentissage du code pourra, à l’instant de voter, « exercer pleinement sa citoyenneté » face à une machine de vote électronique !

Avec le numérique, la technique nous dépasse à un degré vertigineux. Dans ces conditions, « (re)prendre le pouvoir sur la machine » n’est qu’une illusion rassurante : au lieu de reconnaître notre impuissance face à la technique, nous préférons croire qu’elle peut s’enseigner et par là se maîtriser.

Le numérique est présenté comme libérateur, émancipateur au même titre que la lecture ou l'écriture : « Est-ce qu’on souhaite former des esclaves d’une technologie omniprésente ou au contraire des personnes qui la comprennent, la maîtrisent, la développent ? » Les promoteurs du code de plaider pour une technologie qui « ne doit pas être maîtrisée par un seul cercle d’initiés », une « aristocratie technicienne » pour reprendre les termes de Jacques Ellul. C’est une « question de pouvoir » : « Ne pas être dépendant des grands acteurs internationaux, voire étatiques » comme le programme de surveillance de la NSA. Chose risible quand on constate, avec le scandale Prism par exemple, à quel point les grands groupes technologiques n’exercent eux-mêmes aucun contrôle sur leurs propres données.

« Savoir coder, c'est rester maître des logiciels qu'on utilise et contourner les obstacles, sur Internet, quand ceux-ci empiètent sur les libertés des utilisateurs. Voire... les faire tomber, comme on l'a vu en Tunisie ou en Egypte. […] « Le code est un vecteur d'émancipation, conclut Frédéric Bardeau. L'apprendre est un acte politique : il permet de retrouver cette souveraineté numérique que l'on a abandonnée aux fabricants et aux éditeurs. »

Le hacker, nouveau modèle démocratique ? Quelques semaines d'initiation au code dans l'atelier de Frédéric Bardeau permettraient donc de devenir un hacker ? En vérité le terme semble aujourd'hui totalement galvaudé.

Un exemple amusant à ce sujet : ce qui s’est passé en Californie où les élèves, hackers en un clic, ont facilement contourné le système de sécurité des centaines de milliers d'iPads dont on les équipait massivement !

Autre exemple, quand des « script kiddies » fanatiques attaquent des sites français sans réelles compétences informatiques.

Si le projet romantique « tous hackers » semble bien peu réaliste, voire peu souhaitable, comment ne pas donner malgré tout raison à ce chercheur de Cambridge ?

« Le monde [des enfants] va bientôt être défini par les ordinateurs : s’ils n’ont pas une meilleure compréhension de tout ça, ils seront intellectuellement paralysés. Ils grandiront, consommateurs passifs de services et d’appareils fermés, menant une vie qui sera toujours plus circonscrite par des technologies créées par une élite travaillant pour de gigantesques entreprises comme Google ou Facebook. »

Pourtant, le même enjeu démocratique est avancé pour équiper les élèves en tablettes, afin de les « former à l’utilisation raisonnée et citoyenne des médias numériques ». L’argument est alors tout le contraire : la simplicité de leur usage, l’intuitivité de leur interface ou de leurs applications ne nécessitant quasiment pas d’apprentissage, les tablettes permettraient un accès plus démocratique aux outils numériques. C’est d’ailleurs en ces termes que certains promeuvent l’utilisation des iPads en classe :

« La cohorte d’élèves qui fera son entrée au secondaire l’an prochain sera sur le marché du travail autour de 2025, pour s’en retirer vers 2060. Nous devons former ces élèves à employer des outils qui n’existent toujours pas. À tout le moins, nous devons les éduquer à être ouverts au changement. »

En France, le ministre de l’Éducation a d’ailleurs annoncé l’enseignement du code à l’école en même temps que l’équipement massif des élèves en tablettes, qui commence déjà à se généraliser.

La rhétorique de la dépendance et de l’esclavage est parfois même utilisée dans le sens inverse : « Dans un monde où l’ordinateur prolonge nos cerveaux, la capacité à programmer et plus largement à maîtriser ce qui se passe derrière l’écran est en train de créer une nouvelle élite. » Le numérique est « un outil d’empowerment (sic) considérable » : « Ceux qui maîtrisent la programmation maîtrisent la transformation du monde » !

Pour ce professeur d’informatique à l’Université de Leeds et conseiller de Year of Code, avec l’informatique « on détient un pouvoir qui n’a de limites que celles de l’imagination ». Un discours qui confine parfois au numérisme : « Notre logique, c’est l’empowerment : nous voulons donner aux personnes des pouvoirs magiques pour qu’ils puissent faire ce dont ils rêvent », explique Frédéric Bardeau, cofondateur de Simplon.co. Dans son enquête, l’Inria affirme qu’avec le numérique les Français ont des « superpouvoirs qu’il faut apprendre à maîtriser ». Nous entrons rien moins que dans « l’école des super-héros numériques. »

Une telle grandiloquence sert-elle bien son propos ?

Et si l’enjeu démocratique était plutôt d’apprendre aux enfants à quel degré de servitude nous conduit ce nouvel environnement numérique, dernier avatar de la société de consommation, non pas pour le rejeter brutalement, mais pour le mettre à une distance raisonnable dans nos vies ?

Les enjeux économiques et industriels

Le troisième et dernier enjeu est moins philanthropique : il est moins question d’éduquer des consommateurs et des citoyens éclairés que de former une main-d’œuvre compétente et prête à l’emploi. Bien sûr il s’agit pour chaque citoyen de tirer un profit économique personnel d’un tel enseignement, mais davantage encore pour l’économie elle-même de tirer profit de citoyens ainsi formés !

Le nom « citoyen » se voit alors accoler d’autres adjectifs : il faut ainsi que « nos citoyens (sic) soient plus employables, créatifs, innovants et entreprenants », a déclaré la commissaire européenne à l’éducation, à l’initiative d’un programme européen pour le numérique éducatif. L’Académie des technologies a le même sens de la synthèse audacieuse : « des citoyens éclairés et des acteurs de l’innovation. » Il faut « diffuser l’esprit d’entreprendre et d’innover. » On pourra bientôt croire que la consommation et l’esprit d’entreprise sont les fondements de la citoyenneté moderne : ne s'agit-il pas, comme l'indique le portail du gouvernement français, de « faire de la France une République numérique » ?

« 25% des emplois créés en France depuis 1995 l’ont été dans le domaine du numérique » … lequel n’a pas grand-chose à voir avec l’informatique (l’Académie distingue les métiers de l’informatique proprement dits et l’« ensemble des autres métiers scientifiques, techniques, commerciaux, juridiques, etc., où le contact avec des objets informatiques sophistiqués est constant » mais ne nécessite pas la connaissance du code). S’agissant de l’informatique à proprement parler, les chiffres – même optimistes – restent modestes : 19.000 emplois par an.

Pour l’Académie des sciences, l’industrie est « en manque de personnel bien formé en informatique » ; « Des dizaines de milliers d’emplois sont non pourvus chaque année en Europe dans le secteur du numérique » affirme-t-on chez Microsoft ; pour la commission européenne, il s’agit de « remédier à la pénurie de compétences dans le domaine des TIC et de pourvoir aux quelque 900 000 postes vacants dans ce secteur » en Europe.

Mais curieusement l’Académie des sciences utilise une argumentation quelque peu contradictoire : « On peut s’étonner du fait qu’il y a aussi des informaticiens au chômage. Mais il s’agit souvent de programmeurs « à l’ancienne », formés sur le tas, et qui ont du mal à s’adapter aux évolutions de leur métier faute d’une compréhension des concepts fondamentaux. » De fait, selon une association professionnelle d’informaticiens pour qui la pénurie est un « mythe », les prévisions d’emploi dans le secteur du numérique ont toujours été largement surestimées et le niveau de chômage, élevé :

Contrairement aux idées reçues, il existe en France non pas un déficit mais au contraire un sureffectif d’étudiants formés à nos métiers. Environ 33 400 étudiants sont diplômés chaque année dans les filières des sciences et technologies de l’information et de la communication, dont 20 000 nouveaux jeunes diplômés arrivant sur le marché du travail, tandis que le marché ne crée au mieux que 6 000 à 13 000 nouveaux emplois par an, après une moyenne de 15 000 par an avant la crise de 2008.

Peu importe ! Il ne s’agit pas simplement de promettre à chacun un emploi, il s’agit aussi de créer de l’emploi : « Il en va de la compétitivité de nos entreprises. Il en va de notre capacité à rester à la pointe de l’innovation. Il en va du combat essentiel que vous menez pour l’emploi », affirme la lettre ouverte adressée au président de la République. L’e-entrepreneur Tariq Krim n’y va pas par quatre chemins : « Il faudrait quasiment proposer cet apprentissage à l’école primaire pour favoriser l’émergence de vocations […] Si vous savez programmer, vous êtes employable ». Des vocations dès le primaire, donc.

Le rapport de Tariq Krim déplore « l’absence de start-up disruptive en France » (sic) : en réalité ce rapport, qui recense les nombreuses personnalités créatives françaises dans le numérique, montre que le problème est moins leur absence que leur départ sous des cieux professionnels réputés plus accueillants. Paradoxalement on s’étonnera même d’ailleurs d’un tel feu d’artifice de créativité numérique… sans aucun enseignement de la science informatique ni dans le primaire ni dans le secondaire en France !

Pour le ministre de l’Éducation « Il ne s’agit pas de faire de tous les collégiens des développeurs mais de détecter des talents, de susciter des vocations pour un secteur stratégique dans la compétition mondiale. » On le voit, l’enjeu citoyen est quelque peu oublié. Les nouveaux modèles républicains sont les start-upers : il faut, non plus éduquer, mais former des « innovateurs radicaux ».

L’Académie des sciences souligne que « les idées absolument nouvelles comme les moteurs de recherche, les réseaux sociaux ou les « smartphones » ne sont pas nées en Europe, où la créativité est en retrait par rapport aux USA et à l’Asie. » Mais ces « idées » sont-elles à proprement parler informatiques ? Pour le dire autrement : l’enseignement du code était-il nécessaire pour les concevoir ? Sans doute pas... puisqu’il n’était enseigné ni aux États-Unis ni en Asie dans la scolarité obligatoire !

Dans cette économie où le numérique joue, comme à l'école, le rôle d’une bouée de secours, l’innovation devient valeur cardinale (comme dans l’école moderne d’ailleurs) : la sûreté des systèmes informatiques est moins recherchée que la pure novation : mieux vaut être créatif que rigoureux : il s’agit, nous disent des parlementaires, d’« innover comme des fous » (sic). Le nouveau devient une valeur en soi. L’ingénieur, quant à lui, s’efface en quelque sorte devant le développeur assimilé étrangement à un créateur nécessairement innovant.

Avec le code on ne nous promet donc rien moins que la croissance économique et des lendemains qui chantent. « L’enseignement de l’informatique peut et doit devenir le fleuron de l’éducation nationale, l’étendard de votre action de modernisation de notre pays », déclare la lettre ouverte adressée au président de la République. Difficile de s’opposer à de telles promesses de plein emploi et de croissance ! À contrario, pour l’Académie des sciences, ce serait rien moins que le déclin actuel de la France qui serait « dû à une reconnaissance tardive et limitée de la discipline dans les grandes écoles, dans l’enseignement secondaire ».

Mieux encore : c’est la place de meilleur élève qu’il faut évidemment viser. Pour Bruno Vanryb :« Éducation nationale, parents, entreprises… Nous avons tous un rôle à jouer pour faire de la France un champion des nouvelles technologies. »

À la vérité, un tel enjeu économique de l’enseignement du code à l'école laisse perplexe : à l’exception du lycée professionnel, l’école, du primaire au secondaire, n’a pas de vocation professionnelle : elle ne répond pas aux besoins de l’industrie. Aucune discipline étudiée, même au lycée, ne prépare à un métier précis parce que le but de l’école est ailleurs, précisément. Les disciplines les plus prépondérantes sont aussi les moins spécialisées : le français, les mathématiques, l’histoire-géographie etc. Parce qu’elles sont précisément générales, ce sont ces matières qui peuvent le mieux « préparer aux métiers de demain » que, par définition, nous ne connaissons pas. Et ce sont ces matières que les écoliers à partir de six ans doivent avant tout apprendre pour vraiment les maîtriser.

Renversons enfin la perspective, pour mieux discerner un autre enjeu économique inavoué : l’école elle-même, vaste marché captif de millions de clients et potentiel modèle prescripteur pour les générations à venir. Il s’agit donc pour les géants des nouvelles technologies (Microsoft, Google, Samsung, Apple etc.) de se positionner, voire de s’imposer sur ce gigantesque marché, en France et dans le reste du monde.

De son côté, le ministère de l’Éducation veut lancer un « grand programme en faveur de la filière industrielle française du numérique éducatif » pour équiper 70 % des élèves du primaire et du collège et 100 % des enseignants à l’horizon 2020 en ordinateurs et tablettes dotés de ressources pédagogiques numériques. Un objectif qui ne laisse pas d’étonner quand certains défenseurs du code revendiquent au contraire de s’affranchir de ces objets numériques à l’environnement fermé qui nous asservissent à la simplicité et même d’apprendre la science informatique sans ordinateur ! Selon Jacques Baudé :

« Il n’est pas forcément nécessaire de rajouter des heures passées devant un écran. Trop d’enfants sont déjà à saturation ! Des activités « débranchées » sont tout aussi formatrices sinon plus. »

Peu importe. Le ministre de l’économie, dans son « plan pour le redressement économique de la France », applaudi par l’AFINEF qui réclame « des budgets significatifs sur les équipements et sur les ressources », assigne à cet équipement massif un tout autre but : « faire travailler une filière renaissante des tablettes électroniques » en France.

Voilà qui a le mérite de la clarté.