La nécessité d’une discipline informatique ?

« À l’école, on apprend plein de choses qui ne servent à rien dans la vie de tous les jours mais fondent une culture et un référentiel commun. La science en fait partie. »

S’agissant d’une science nouvelle, au sens d’un nouveau champ de connaissances, poser la question de l’enseignement de l'informatique à l’école est évidemment légitime. Mais si l’on admet qu’il faut enseigner le code, faut-il en faire une discipline et à quel niveau de la scolarité ?

Car la liste des disciplines dispensées dans la scolarité obligatoire ne cesse de s’allonger avec le temps (une langue vivante et l’histoire des arts en primaire en sont les derniers exemples, malgré un horaire global en primaire qui ne cesse de diminuer), sans oublier toutes les éducations à (à la citoyenneté, à la sexualité, à la santé, à la défense, à l’environnement et au développement durable, à l’image, aux médias et à l’information, à la sécurité routière, aux risques majeurs, à la sécurité domestique etc.).

On a d’ailleurs vu ici même quelles conséquences cette évolution avait sur l’enseignement du français, dont les horaires en primaire ont été divisés par deux en moins d’un siècle. Ajoutons que le numérique est déjà l’un des « piliers » du socle de compétences mis en place depuis dix ans : « La maîtrise des techniques usuelles de l’information et de la communication » est ainsi comptée, dans le socle, à égalité avec la maîtrise du français ou la culture humaniste, rien moins !

Dans cette foule de disciplines et d’éducation, certains esprits téméraires réclament un « recentrage sur les savoirs fondamentaux » en primaire… en y incluant « l’apprentissage du codage informatique » !

Les iconoclastes posent ainsi la question : « À quand l’informatique enseignée à l’école au même titre que le français ? »

Les innocents ! Ils ne savent donc pas à quoi le français en est réduit…

Un curieux complexe

L’informatique est bien sûr une science au sens le plus général du terme, c’est-à-dire un champ de connaissances (scientia) se rapportant à un même domaine et pouvant faire l’objet d’un enseignement (disciplina).

Il est vrai que la science informatique est une science très particulière puisqu'elle élabore et étudie ses propres objets. Contrairement aux autres sciences, sa partie la plus fondamentale est avant tout au service de sa partie appliquée : les langages de programmation sont par exemple créés en fonction de besoins spécifiques. De même, dans sa partie théorique, la complexité algorithmique par exemple est au service d’une recherche d’efficacité.

Sa partie appliquée elle-même peut ressortir à une technique, voire à un art. Les représentants de la science informatique se partagent d’ailleurs entre deux académies, celle des sciences et celle des technologies.

Par tous ces aspects, l’informatique s’apparente à l’architecture, une science et un art dont la dignité n’est guère disputée.

Mais la science informatique semble nourrir plusieurs complexes d’infériorité : elle est souvent présentée comme un sous-ensemble du numérique alors qu’elle en est le soubassement profond, elle est parfois considérée comme un sous-ensemble des mathématiques et elle est enfin souvent perçue comme un simple outil au service des autres sciences. Renvoyant étymologiquement au traitement automatique de l’information, le terme « informatique » semble réduire cette science à un service.

Certains refusent même sa dimension technique : « L’inconscient collectif national considère l’informatique comme une technique ou une technologie, et non comme une science à part entière, contrairement à ce qui se passe aux États-Unis, par exemple, où l’on parle de computer science. » L’expression « computer science », qui lie un champ de connaissances à un matériel, est pourtant beaucoup plus techniciste que l’expression française « science informatique ».

Il est vrai que le terme « informatique » est particulièrement polysémique : il s’applique à des appareils, à du matériel, à des magasins autant qu’à une technique ou à une science.

Ajoutons enfin que l’informatique est désormais enseignée, non comme une science et hors de tout cursus universitaire, dans des écoles dites « d’informatique » non reconnues par l’État et n’exigeant ni ne délivrant aucun diplôme (voir plus loin avec l’école “42”). Voilà – il est vrai – qui ne peut contribuer positivement à la reconnaissance de cette science.

Pour le reste, entrée au Collège de France en 2007, la science informatique a vu en 2009 la création des chaires « Informatique et sciences numériques » et « Algorithmes, machines et langage » en 2012. L’informatique est même entrée dans nos classes préparatoires.

Mais il est vrai qu’il n’y a pas de CAPES ou d’agrégation et certains affirment ainsi que « l’informatique n’est pas reconnue comme une science ou une discipline à part entière des mathématiques par exemple. » Il y a pourtant de nombreuses sciences et disciplines qui ne sont pas consacrées par un Capes ou une agrégation et n’en demeurent pas moins honorables. « Vis-à-vis de l’informatique, il convient donc que l’école fasse ce qu’elle fait avec les autres domaines de la connaissance. » Mais précisément l’école primaire et secondaire n’aborde pas tous les domaines de la connaissance !

Les universitaires n’ont cessé depuis de réclamer une reconnaissance officielle de leur discipline dans le supérieur, notamment en classe préparatoire et au lycée, avec la nouvelle spécialité ISN en 2012 :

« De manière générale, l’informatique est aussi victime de l’inertie du système – l’introduction des sciences économiques en 1966 est la dernière réforme majeure des matières –, de la mauvaise image de l’enseignement technique, et de la faible représentativité de l’informatique dans les hautes instances (7 informaticiens sur 243 membres de l’Académie des Sciences, selon l’EPI). »

Ce qui n’empêche pas un certain activisme, comme on a pu le constater.

L’inertie du système éducatif est accusée un peu hâtivement, en vérité, et de nombreuses tentatives d’intégrer l’informatique ont eu lieu depuis les années 1960. En 1970, où une circulaire ministérielle se voulait déjà prophétique :

« L’enseignement secondaire tout entier et dès la classe de 4e ne peut rester à l’écart de cette révolution. Il doit préparer au monde de demain dans lequel ceux qui ignoreront tout de l’informatique seront infirmes. »

En 1979, des lycées ont été équipés de milliers d’ordinateurs et une option informatique a été proposée à titre expérimental en 1980. En 1984 c’est une centaine de milliers d’ordinateurs qui doivent équiper les collèges et en 1985 le plan Informatique pour tous (déjà !). Pour Jean-Pierre Archambault « le plan IPT a constitué un symbole très fort du caractère irréversible de la mutation en cours vers la société de l’information »… Un symbole si fort… qu’il n’en est pas resté grand-chose, à part le souvenir d’une immense gabegie. Pour Benjamin Thierry, « le plan IPT est un bon exemple d’un moment d’indécision entre élève-programmeur et élève-utilisateur. »

On le voit, autant d’expérimentations passées ne débouchant sur rien de probant : mais ce qui n’a pas fonctionné dans le secondaire doit désormais être appliqué dès le primaire ! Depuis, les ministres n’ont eu de cesse de vouloir moderniser l’école, ce qui est médiatiquement plus valorisant que de la rendre efficace et permet d’éviter de se poser les vraies questions sur son échec, avec en point d’orgue l’actuelle « refondation de l’école par le numérique ».

À vrai dire, la complexité de la science informatique plaide autant pour sa difficulté que pour sa valeur propre. « Il faut apprendre les rouages, un peu comme on le ferait en médecine pour les organes du corps humain. » Précisément : la médecine est un enseignement qui n’a sa place ni dans le primaire ni dans le secondaire et n’en est pas moins digne d’estime.

Ce complexe d’infériorité fait parfois place au contraire à une sorte de complexe de supériorité. Dans la lignée d’un Seymour Papert, mathématicien et disciple de Piaget, l’Académie affirme ainsi qu’« un tel enseignement peut jouer un rôle véritablement positif pour développer le goût des élèves pour les sciences et les techniques, que ce soit pour ceux que rebute un enseignement des sciences qui ignore trop à quoi elles peuvent servir, ou, à l’inverse, pour ceux qui s’ennuient devant un enseignement des techniques qui tourne trop volontiers le dos à l’abstraction. »

Pour Antoine Chotard « Les humanités numériques désignent ainsi une transdiscipline, porteuse des méthodes, des dispositifs et des perspectives heuristiques liés au numérique dans le domaine des sciences humaines et sociales. » Son enseignement a même vocation, selon l’Académie, à s’intégrer « dans les enseignements disciplinaires traditionnels, aussi bien dans les humanités que dans les sciences » car elle ne représente rien moins… qu’une forme de pensée !

La « pensée informatique »

Le code informatique est ainsi présenté comme « une école de pensée » dans le cadre plus vaste de la « pensée computationnelle » ou (variation) de la « pensée informatique » : « un courant de pensée pour lequelil existe des raisonnements spécifiques. » Selon l’Académie des sciences : « de par l’universalité de son objet, la science informatique interagit de façon étroite avec pratiquement toutes les autres sciences. Elle ne sert plus seulement d’auxiliaire de calcul, mais apporte des façons de penser nouvelles » et – c’est une chance ! – proches de la façon dont notre cerveau fonctionne : « Selon des cogniticiens expérimentaux, notre cerveau a certains aspects algorithmiques : une fois un but fixé, il cherche les moyens de l’atteindre, réunit l’information et les matériaux nécessaires, puis effectue une suite d’actions élémentaires physiques ou mentales pour atteindre ce but. »

C’est même cette nouvelle forme de pensée qui devient la raison d’être de cet enseignement : « il s’agit bien plus de promouvoir une façon de penser que de transformer les futures générations en ingénieurs-développeurs. » Comme l’a dit Steve Jobs, « tout le monde devrait apprendre à programmer un ordinateur dans ce pays, parce que ça vous apprend comment réfléchir. » Une vraie nouveauté à l’école, sans nul doute ! « La programmation est l’une des seules choses au monde que vous pouvez faire, où vous pouvez juste vous asseoir et faire quelque chose de complètement nouveau à partir de rien », explique Mark Zuckerberg qui n’a sans doute jamais ni pratiqué le dessin ni écrit de récit ou de poème, des activités qui, de plus, n'exigent aucun matériel technologique, aucune connexion, aucune alimentation.

Le ministre de l’Éducation en semble convaincu : « si maîtriser le français est indispensable pour penser, formuler un jugement, s’exprimer et communiquer, les mathématiques comme l’informatique sont d’autres formes de langage, qui apprennent la logique, facilitent la manipulation de concepts. »

Il faut donc en conclure qu’apprendre à penser en français n’apprendrait pas la logique.

Un chercheur de Cambridge donne cette définition plus intéressante de la pensée informatique :

« C’est comprendre la différence entre une intelligence artificielle et une intelligence humaine, penser de manière récursive, être conscient de la nécessité de la prévention, de la détection et de la protection contre les risques, utiliser l’abstraction et la décomposition lorsqu’on s’attaque à de vastes tâches, et déployer un raisonnement heuristique et itératif pour découvrir des solutions à des problèmes complexes. »

Si l’on admet cette définition, difficile de voir en quoi cette forme de pensée serait nécessaire ou même utile dans le primaire ou le secondaire, où l’enseignement de la logique élémentaire est déjà une gageure.

Pour David Monniaux, professeur à l’école Polytechnique, « dans les milieux professionnels, le "codage" désigne la partie la plus "technique" et nécessitant le moins de pensée. Autrement dit "une fois qu’on a bien analysé le problème, il n’y a plus qu’à coder ». » Il ajoute que « la programmation (et surtout le débogage) nécessite un esprit méthodique, qui sait diviser un problème en sous-problèmes, tester et évaluer des hypothèses, et se remettre en question ; les esprits confus ou qui se perdent dans les détails n’arrivent pas à mener à bien leurs projets. »

Pourtant nombre d’apprentissages pourraient s’identifier à cette démarche de pensée : « Un algorithme, très simplement, c’est une méthode. Une façon systématique de procéder pour faire quelque chose. »

Analyser, pour la traduire, une phrase latine complexe demande exactement la même méthode !

Le jeu de chaises musicales des disciplines

Bien sûr, si la science informatique devient une discipline scolaire, la question qui se pose est celle de sa place parmi les autres disciplines, et selon les niveaux. Jean-Paul Brighelli : « Les horaires de classe n’étant pas indéfiniment extensibles, l’apprentissage du code (même enseigné de façon très superficielle) ne pourra se faire qu’en dégraissant ailleurs. »

Il faut, dit plus prudemment l’Académie des sciences, « étudier l’équilibrage horaire des disciplines requis par l’introduction de l’informatique ». Jacques Baudé justifie ainsi le « redéploiement disciplinaire » au lycée : « Les disciplines évoluent dans leurs contenus (parfois trop), certaines disciplines ou parties de disciplines disparaissent, d’autres apparaissent. Ce n’est pas nouveau. »

Et cette évolution est conçue sur un mode moins humaniste qu’utilitariste :

« La culture générale scolaire évolue. Le latin et le grec n’occupent plus la place qu’ils avaient antan. En mathématiques, la géométrie descriptive et les coniques ont disparu, remplacées par les probabilités et les statistiques. Dans les années 1960, la discipline sciences économiques et sociales a été créée, etc. Si, il y a plus d’un siècle, les sciences physiques sont devenues discipline scolaire, c’est parce qu’elles sous-tendent les réalisations de la société industrielle. Or, dans la société d’aujourd’hui, de plus en plus d’activités et de réalisations reposent sur la numérisation de l’information. »

On voit que l’école doit se calquer sur le modèle de l’obsolescence programmée du monde numérique dans lequel nous vivons. Dans ce monde mouvant le latin et le grec n’ont plus aucune actualité et les « humanités digitales » peuvent avantageusement prendre la place des « humanités classiques ».

« Et qu'on ne vienne pas nous dire que les programmes sont trop chargés : il est parfaitement normal qu'ils évoluent avec le temps. Avec de tels raisonnements, nous n'aurions jamais créé de cours de physique, ni de biologie. Et nous apprendrions encore aux enfants la rhétorique et l'astronomie au programme, comme dans les écoles médiévales. »

Sauf qu’il n’a jamais été question de ces enseignements en primaire ou au collège...

Sur le même modèle, Maryline Baumard, responsable du service éducation du « Monde » s’autorise cette suggestion décapante : « Plutôt que de faire de la grammaire, on peut faire du codage : on arrivera peut-être aux mêmes connexions de neurones, j’en sais rien. »

Rassurons-nous : la technologie au collège serait la discipline la plus propre à évoluer dans le sens de l’enseignement de la science informatique.

Jean-Pierre Archambault laisse penser qu’il n’est rien besoin de supprimer. Comme lui, Jacques Baudé pense que l’allongement de la scolarité peut suffire mais se montre féroce envers l’enseignement secondaire d’aujourd’hui :

« Il est tout à fait respectable de s’intéresser à la surcharge cognitive des élèves mais il conviendrait aussi de le faire à propos de l’inflation des programmes des disciplines en place. Je pense, et pour cause, au programmes de Biologie que j’ai vu se complexifier au cours de mes trente années d’enseignement. C’est également le cas, semble-t-il, pour bien d’autres disciplines, où il arrive même que la complexification s’accompagne d’un appauvrissement. Ne conviendrait-il pas de limiter nos ambitions souvent excessives pour les disciplines existantes (qui n’ont d’ailleurs pas toujours existé !) et examiner avec plus d’attention et d’objectivité s’il ne serait pas opportun de prendre mieux en compte l’évolution globale des connaissances. »

Les députés de la mission parlementaire proposent de réduire ou même « supprimer certains autres enseignements moins prioritaires que l’informatique », par exemple en réduisant le temps passé à s’initier aux sciences de la vie et de la terre (SVT) en classe.

La décision de proposer un enseignement facultatif sur le temps périscolaire en primaire mécontente les promoteurs de l’enseignement du code (« Ne va-t-on pas encore rater là une occasion de remettre à plat les savoirs prioritaires en 2014 ? ») sans qu’ils précisent pour autant quels horaires il faudrait réduire ou quels enseignements il faudrait supprimer à l’école primaire pour ce nouveau « savoir prioritaire »…

Bien sûr l’instauration d’une nouvelle discipline doit de plus, pour l’Académie des sciences, s’accompagner d’une coopération avec les autres disciplines « dans une volonté d’interdisciplinarité ». L’Académie des technologies ne dit rien d’autre : « avant tout, l’enseignement de l’informatique doit passer par un décloisonnement des disciplines en introduisant, par exemple, des cours de physique sur la technologie informatique. »

Un enseignement transversal ou intégré ?

Antoine Chotard le dit sans ambages : « au collège la multiplicité des « disciplines » et donc des enseignants constitue une difficulté récurrente qu’on devra d’abord régler. »

Certains vont même plus loin. L’enseignement par disciplines est déjà, pour les tenants les plus avancés des nouvelles pédagogies, une aberration : dès lors, ajouter une discipline l’est à plus forte raison.

Pour un syndicat enseignant dit “réformiste” :

« Cette perspective [de l’enseignement informatique] suppose, bien sûr, un changement de conception de la scolarité́ obligatoire. Passer d’une logique de parts de marché disciplinaires à une logique d’éducation et de construction progressive (mais non programmée ou standardisée) d’une culture diversifiée. »

Bruno Devauchelle est plus mesuré mais, en vertu de « la translittératie dans les cultures de l’information », n’en appelle pas moins à une véritable révolution dans toutes les disciplines : « Il semble qu’il faille rendre obligatoire dans la transversalité, la possibilité pour chaque enseignant, chaque éducateur de permettre aux jeunes d’aller "derrière les écrans". Autrement dit passer de la magie à la raison. »

On ne peut que souscrire à cette position de principe même si, s’agissant de programmes, elle est assez peu concrète et surtout contradictoire, entre obligation et simple possibilité. L’enseignement de l’informatique est l’occasion d’un décloisonnement généralisé, dont on a déjà constaté les merveilleux effets dans l’école : « Le monde scolaire ne peut simplement raisonner en termes d’heures et de disciplines, il faut qu’il raisonne en aussi en terme de culture et d’articulation des savoirs dans la culture contemporaine. Les découpages disciplinaires et horaires sont aux antipodes de cette approche, souhaitons alors que ce rapport permette d’engager une réflexion globale et pas simplement la définition d’un nouveau territoire qu’il s’agirait alors de défendre, au risque de l’opposer à d’autres disciplines dont on sait qu’elles sont promptes à se défendre. »

L’alternative est bien sûr d’intégrer l’enseignement de l’informatique dans les disciplines existantes. Le ministère est longtemps resté évasif à ce sujet : « Qu’est-ce qu’un programme informatique ? Quelles logiques mathématiques se cachent derrière les lignes de codes ? Comment créer soi-même un petit logiciel ? Toutes ces questions devraient voir le jour dans les futurs programmes scolaires. »

Il existe déjà un outil de décloisonnement bien utile et inutile en même temps : le socle commun.

Le nouveau projet de socle commun de connaissances, de compétences et de culture du Conseil supérieur des programmes prévoit ainsi, dans la langue étonnamment performative des programmes scolaires, que « l’élève sait que les équipements informatiques utilisent une information codée et il est initié au fonctionnement, au processus et aux règles des langages informatiques ; il est capable de réaliser de petites applications utilisant des algorithmes simples. »

Mais le ministère n’envisage pas que cette « initiation » commence en primaire : pour le ministre « il paraît prématuré de vouloir resserrer les apprentissages fondamentaux au primaire par l’ajout d’un enseignement obligatoire au code ». En revanche « au collège, cela peut parfaitement s’inscrire dans ce qui relèvera du socle de connaissances et de compétences des élèves et donc nous avons là une véritable opportunité de mieux former les élèves français au code. » Malheureusement le socle, s’il indique quelles compétences et quelles connaissances doivent être acquises, et en permet l’évaluation par n’importe quel enseignant, dans une merveilleuse perspective interdisciplinaire, n’indique pas… qui doit spécifiquement l’enseigner.

Le choix qui s’annonce est celui des mathématiques et des technologies : selon le ministre « cette initiation devrait être inscrite dans les programmes du second degré » et « certains professeurs pourraient, plus naturellement que d’autres, être des pédagogues du code : les professeurs de technologie et de mathématiques. » Reste à savoir ce qui devra être retiré aux programmes en technologie ou en mathématiques pour y ajouter un véritable enseignement qui ne soit pas un faux-semblant.

Rien, comme le suggère Antoine Chotard, n’interdit enfin une dernière solution qui, sous couvert de « favoriser le décloisonnement entre disciplines », aurait surtout la vertu de simplifier la gestion des ressources humaines : la polyvalence disciplinaire des enseignants. Ainsi l’enseignement intégré des sciences et des technologies (EIST), tel qu’il a déjà été expérimenté en 6e et en 5e depuis 2006 sert-il de modèle.

« Créer de nouvelles disciplines, dans ce contexte, ne serait-ce pas ajouter encore à la multiplicité existante, au moment où pour mettre en œuvre une pédagogie de plus grande proximité avec les élèves des enseignants prennent en charge plusieurs disciplines comme l’Enseignement intégré de sciences et technologies ? »

Les professeurs de technologie, de mathématiques ou de physique deviendraient en partie interchangeables.

À propos d’une discipline informatique dans le secondaire, Bruno Devauchelle critique en ces termes le rapport de l’Académie des sciences :

« La problématique de l’introduction d’une nouvelle discipline n’est pas qu’une problématique de cette discipline, c’est une problématique plus large qui engage le projet de la nation pour l’école. Certes cette dimension transparait, mais trop enfermée dans sa dimension économico-industrielle. Or le travail qui est effectué à l’école ne se réduit pas à cette dimension, c’est ce qui en fait toute la complexité. La dimension humaine de toute éducation ne peut se satisfaire de réponses techniques à des questions techniques. »

Concluons avec Jean-Pierre Archambault, défenseur de l’enseignement du code à l’école : « Le choix d’enseigner l’informatique, de donner une culture générale scientifique et technique informatique à tous les élèves est un choix politique. »

On ne saurait mieux dire !