La formation des enseignants

Autre point qui illustre bien les conséquences d’un discours idéologique : si le code doit être enseigné, par qui doit-il l’être légitimement ? Cette question reste en suspens.

Oublions l’hypothèse que les élèves du primaire et du secondaire pourraient simplement apprendre entre eux ou bien d’eux-mêmes.

Pour enseigner l’informatique, quoi de mieux que des informaticiens ? C’est en tout cas ce que pensent un tiers des Français, si l’on en croit ce sondage, favorables à des cours « dispensés par des professionnels du secteur. »

Malheureusement « sachant qu’il est difficile de recruter des professeurs de mathématiques aujourd’hui, les informaticiens auront-ils envie d’être enseignants ? » La solution est simple aux yeux d'un CNNum un brin cynique : il suffit de « leur proposer (à défaut d'un salaire élevé) une reconnaissance et des perspectives professionnelles, à l'intérieur comme à l'extérieur de l'Éducation Nationale » !

Pour Jacques Baudé, la solution est simple, puisque l’informatique a vocation à devenir une discipline à part entière dans le secondaire : « Pour les professeurs de collège et lycée, il faut aligner les qualifications et des modes de recrutement sur ceux des autres disciplines par la création d’un Capes et d’une agrégation d’informatique. Avant cette solution idéale, il convient d’assurer la transition pour éviter de perdre à nouveau des décennies comme on sait si bien le faire. On peut penser à une certification assurant que l’enseignant est capable d’enseigner l’informatique en plus de sa propre discipline. Une sorte de bivalence sans la nommer puisque le concept dérange. »

L’urgence soudaine de l’enseignement du code, qui ne correspond pas au rythme nécessairement lent de la construction d’un enseignement disciplinaire, pousse à ce triple cynisme : une bivalence non avouée, bricolée à la hâte sans préciser si elle serait obligatoire ni pour quels professeurs, mais surtout vouée à péremption avec de vrais concours dans la discipline.

Certains suggèrent même – dans une vertigineuse mise en abyme ! – une formation en ligne des enseignants !

Pour le CNNUm :

« Celle des maîtres déjà en exercice devra aussi être mise en place en s’appuyant notamment sur les cours en ligne, eLearning, Moocs, communautés en ligne… Ainsi que nous l'avons déjà signalé, ils seront aussi invités à apprendre « avec leurs élèves » avec l'aide de matériels pédagogiques adaptés, qui sont aujourd'hui disponibles. »

Encore une fois, la spécialité ISN mise en place au lycée en 2012 est un bon exemple de ce cynisme : des professeurs formés à l’enseignement de l’informatique à la hussarde et sans être nécessairement volontaires, avec un programme démesurément ambitieux, comme on l’a vu, le tout sous la pression amicale des chefs d’établissement ou des inspecteurs.

Colin de la Higuera regrette ainsi que cette spécialité se fasse « sans ensei­gnants véri­ta­ble­ment spé­cia­listes mais avec des volon­taires des autres dis­ci­plines, sou­vent de mathé­ma­tiques, qui ont suivi une for­ma­tion par­fois ponctuelle. » Ce professeur, à qui on demande si la formation mise en place a suffi, répond très prudemment : « Elle est en tout cas conséquente. Dans notre académie, on dépasse les vingt journées de formation, réparties sur deux années. Les contenus sont parfois assez pointus. Les formateurs nous ont indiqué qu’ils nous proposent l’équivalent de ce qu’ils font avec leurs étudiants à l’université, sur deux années à temps plein ! Bien sûr, en ce qui nous concerne, il n’est pas question de devenir spécialistes dans tous les domaines rencontrés, mais il est bon d’avoir fait un tour d’horizon pour savoir de quoi l’on parle. » La formation des professeurs pour la spécialité ISN n’est d’ailleurs pas reconnue comme qualifiante.

Autre exemple : en classe préparatoire, où les enseignants de mathématiques ou de sciences de l’ingénieur proposent depuis peu un nouvel enseignement informatique qu’il leur faut improviser sans aucune formation spécifique.

Dans le secondaire, c’est – à titre de compromis – vers le principe d’une certification complémentaire que s’orienterait le ministère, mais comme solution pérenne et non provisoire.

« Ce problème se pose moins à l’école primaire où le professeur des écoles exerce seul ; il suffirait simplement de former ceux qui seraient en charge, comme c’est fait pour les langues vivantes, de cet enseignement du code grâce au jeu. » De fait, l’exemple de l’enseignement de l’anglais en primaire, sans formation réelle, est un bon exemple de l’idéologie à l’école, avec les résultats mirifiques que l’on constate en langues vivantes. Mais après tout il s’agit simplement de faire moderne en faisant semblant. Jacques Baudé, pour qui l’enseignement de l’informatique a pleinement sa place en primaire, estime que pour « sensibiliser les élèves à la science informatique, l’enseignement des concepts et des exemples à traiter devrait prendre la forme d’un module dédié dans les ESPE (Écoles supérieures du professorat et de l’éducation) nouvellement créées. » Pour le secondaire, même chose : il faudrait, selon certains, « former l’ensemble des enseignants dans les ESPE, afin qu’il y ait du code dans toutes les matières. »

D’autres sont moins ambitieux et plus pragmatiques : « Apprendre le code demande d’être très attentif, tout le temps, aux nouveaux langages informatiques qui se développent. C’est une évolution permanente, il est donc très difficile de former des professeurs qui puissent suivre et enseigner tout ça. Il faut rester pragmatique. S’ils se chargent déjà d’une sensibilisation aux cultures numériques c’est beaucoup. On ne peut pas tout demander à l’école. »

Le ministère, qui espérait encore l’an passé pouvoir mettre en place cet enseignement avant la fin du quinquennat74, a finalement accéléré tout en reculant : le ministre de l’Éducation nationale s’est dit « favorable à ce que dans le cadre de la réforme des rythmes scolaires nous puissions réfléchir à la manière d’inciter un certain nombre de territoires, d’écoles, de collectivités à initier les élèves du primaire au code et au langage informatique. »

On notera le contraste entre le volontarisme affiché d’une réforme annoncée avec fracas début juillet 2014 (pour une mise en place en septembre de la même année) et les nombreux modalisateurs lui retirant toute substance (« favorable à ce que […] nous puissions réfléchir à la manière d’inciter un certain nombre ») : une annonce sans engagement concret, en somme. Mieux : en la rejetant sur le temps périscolaire, le ministère s’affranchit de tous les problèmes de refonte des programmes, d’équipement, de recrutement ou de formation, opportunément délégués aux seules collectivités territoriales qui en auront les moyens.

Colin de la Higuera semble se satisfaire de ce compromis, qui donne pourtant un nouvel exemple des errements de la réforme des rythmes scolaires :

« Benoît Hamon a dit que l’initiation sera pro­po­sée sur le temps péri­sco­laire, donc au milieu asso­cia­tif et non aux ensei­gnants. C’est une bonne idée car c’est là que se trouvent les com­pé­tences et ça fonc­tionne déjà, on le voit notam­ment avec les « coding goû­ters ». Et puis confier cette tâche aux ensei­gnants sup­pose de for­mer plus de 300 000 pro­fes­seurs des écoles. Toutefois, un pre­mier pro­blème se pose : l’offre risque d’être dés­équi­li­brée entre les villes et les cam­pagnes, il sera donc dif­fi­cile d’assurer l’équité ter­ri­to­riale et la péren­nité de l’initiative. J’ai l’impression qu’il y a la volonté d’expérimenter, mais que la mise en œuvre n’a pas été tota­le­ment réflé­chie. Le risque est évidem­ment de faire des déçus. »

Un autre exemple à suivre est celui du Royaume-Uni, où l’enseignement du code en primaire, décidé cette année dans la plus grande précipitation, se fera à partir de la rentrée 2014. Certains se montrent pourtant rassurants : « Pour aider les 176 000 professeurs des écoles et de lycées britanniques à sensibiliser leurs élèves, la question du matériel éducatif est en effet l'une des clés du succès, selon Michel Van der Bel, vice-président de Microsoft UK, qui s'est associé à un éditeur scolaire pour mettre des manuels à leur disposition : « Je suis certain qu’avec l’association des fonds, des outils et des activités, les professeurs pourront être opérationnels à l’approche du mois de septembre prochain. » »

Un sondage réalisé en juillet montre pourtant que trois quarts des enseignants britanniques du primaire ne se sentaient pas prêts pour enseigner le code à la rentrée.

Mais quelle importance ? Seules comptent les apparences, puisqu’on n’a pas le courage de défendre les vertus d’un enseignement plus traditionnel face à l’injonction de modernité.