Concours de Sciences-Po : favorisons les favorisés

Ipesup populaire

S’il y a bien une institution qui travaille – dans un esprit de philanthropie – à l’égalité des chances, c’est bien le groupe Ipesup : avec un très bon dossier scolaire (ou à défaut un dossier moyen mais avec des moyens), il accueille ainsi chaque année de plus en plus de lycéens qui sans cela auraient beaucoup moins de chance d’être admis à l’IEP Paris ou aux IEP de province

Comme nous allons le voir, cette petite entreprise florissante, privée et hors contrat, qui grandit depuis trois décennies rue du cloître de Notre-Dame, dans l’île de la Cité, a su – parmi d’autres[1] – adapter avec génie son offre scolaire aux lacunes grandissantes de l’enseignement public.

 

L’opportune réforme du concours

Spécialisé dans les prépas aux grandes écoles, le groupe Ipesup a longtemps proposé un stage d’été et surtout une préparation annuelle post-bac au concours d’admission de Sciences-Po.

Malheureusement, jusqu’en 2008 les classes préparatoire littéraires constituaient une alternative déloyale à l’offre commerciale d’Ipesup, puisque certaines offraient gratuitement une option pour préparer le concours dans les meilleurs lycées publics.

Heureusement, en 2008, le directeur de Sciences-Po, Richard Descoings a eu cette (très) riche idée : avancer le concours à l’année du baccalauréat :

L’idée était de démocratiser davantage l’accès à Sciences Po, car les classes préparatoires aux grandes écoles concentrent des élèves issus de classes aisées.[2].

De cette façon les étudiants de première année de classe préparatoire littéraire ont perdu la possibilité de passer le concours, à commencer par les plus défavorisés d’entre eux qui prenaient indûment des places réservées aux élèves des meilleures familles. De plus l’IEP de Paris, seul parmi tous les IEP, ne participe pas à la banque d’épreuve littéraires communes (les deux ENS, l’école des Chartes, écoles de commerce et IEP de province) pour les élèves de seconde année : ainsi la voie d’entrée à l’IEP est devenue libre pour des instituts comme Ipesup, se retrouvant de fait sans plus de concurrence.

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La préparation post-bac d’Ipesup est certes devenue caduque mais ses autres offres scolaires de préparation n’en ont été rendues que plus cruciales en l’absence de toute préparation proposée par le service public. Notamment ses stages intensifs pendant les vacances scolaires, avancés pendant l'année de Terminale, et surtout son stage intensif d’été pour préparer le concours, traditionnellement à la rentrée des classes. A tel point d’ailleurs qu’en 2009, les inégalités entre candidats devenant trop voyantes, le concours a finalement été déplacé fin juin, juste après le baccalauréat et non plus fin août.

Le temps de préparation a donc été encore raccourci : qu’à cela ne tienne, Ipesup, conformément à son esprit d’entreprise, a su innover et proposer des « cycles continus » tous les samedis pendant l’année de Terminale et même de Première (pour un peu moins de 3.000€ sur deux ans), lesquels s’ajoutent ainsi aux différents stages intensifs pendant les vacances scolaires.

Ces derniers sont eux aussi proposés dès la classe de Première. Les quatre « stages intensifs » à toutes les vacances scolaires en Première et Terminale, avec – spécifiquement pour préparer le concours – un « programme d’histoire », de « culture générale » et « d’anglais »[3] reviennent à moins de 6.000€ sur deux ans.

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La judicieuse réforme du lycée

Mais à cet effet d’aubaine est venu s’en ajouter un autre.

La réforme du lycée de 2010 avait pour but de rééquilibrer les filières générales en spécialisant davantage la filière scientifique pour la rendre moins généraliste, en réduisant l’importance des langues et en supprimant l’histoire-géographie. Une généreuse intention, en somme.

Malheureusement, aujourd’hui, le Ministre lui-même reconnaît lui-même que cet objectif n’a pas été atteint : à titre d'exemple, non seulement le Bac L n’a pas été revalorisé mais il n’est  même plus reconnu par certaines universités étrangères. Et d’ailleurs la hausse supposée du niveau scolaire et la réussite chaque année plus grande au Baccalauréat ne trompent personne chez Ipesup, où l'on insiste au contraire sur le caractère de plus en plus sélectif des concours des IEP et sur le « fossé entre le niveau moyen des lycéens et celui exigé par les IEP ». Il est vrai qu’à Sciences-Po on ne s’illusionne pas non plus sur l’inflation des mentions au Bac, le recrutement automatique sur mention TB ayant été abandonné depuis plusieurs années.

Pour permettre l'acquisition de méthodes solides de réflexion et de travail « dès la classe de Première », l’offre d’Ipesup « a été étoffée, compte-tenu notamment de l’importante réforme de l’examen d’entrée à l’IEP de Paris et de la réforme des lycées de 2010. » Un concurrent d’Ipesup, Intégrale, suggère même de commencer cette préparation en seconde.

Mais Ipesup, entreprise dynamique et innovante, a vite compris qu’un nouveau marché s’ouvrait avec la béance ouverte par la réforme du lycée : pourquoi offrir seulement des stages complémentaires quand s’impose la nécessité d’une alternative pure et simple à l’enseignement public ?

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L’enseignement public en perdition

Ipesup le rappelle sur son site : la classe de Terminale ne doit-elle pas être considérée comme « la première année de l’enseignement supérieur » ?

Malheureusement, ce but est difficile à atteindre. Il risque de l’être de plus en plus car les professeurs de Terminale sont souvent contraints d’abaisser le niveau de leur enseignement.

Même en mathématiques, la discipline reine de la série S, l’école n’est plus ce qu’elle était :

Ne parlons pas de l’écart grandissant entre le niveau des Mathématiques au lycée et celui des Classes préparatoires.

On le voit, le groupe Ipesup fait preuve de réalisme et de lucidité vis-à-vis de l’état de l'enseignement public.  D’une certaine manière, la convention CEP de Sciences-Po a également pris acte des inégalités dans le secondaire en renonçant à préparer les élèves des lycées défavorisés au même concours que les autres.

Mais chez Ipesup le langage de vérité va encore plus loin encore :

Il est rare, même dans les meilleurs lycées, que tous les professeurs aient la même valeur et la même conscience professionnelle. Cela se comprend aisément : les proviseurs répartissent leurs enseignants dans les différentes classes, et il est impossible de nommer tous les « bons » professeurs dans la même. Il y aura donc fatalement une ou deux matières moins bien pourvues, donc moins travaillées. Et autant de lacunes qui pèseront lourd… plus tard !

Ipesup ne recrute au contraire uniquement que des professeurs de valeur et consciencieux, notés d’ailleurs par les élèves eux-mêmes et renvoyés quand leur moyenne est inférieure à 12.

De même pour les élèves : le niveau minimum (enfin théoriquement...) pour simplement présenter sa « candidature » à Ipesup est de 12-13 de moyenne en Première S (avec tous les bulletins de lycées et des copies originales rédigées en temps limité de français ou d’histoire). Même pour les meilleurs dossiers d’« admissibles » (sic), un entretien individuel est prévu pour éliminer les fâcheux :

La procédure d’admission permettent (sic) d’écarter systématiquement les candidats trop faibles ou insuffisamment motivés. Nos Terminales sont donc des classes homogènes, et motivées.

Bref une sélection précoce qui n’existe nulle part ailleurs pour entrer dans la classe de Terminale, sorte de classe préparatoire anticipée : voilà des « atouts pédagogiques réels » qu’Ipesup peut revendiquer avec fierté.

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L’inadaptation au concours

Avec la spécialisation accrue de la Terminale S, la série est à l’évidence devenue inadaptée au concours de Sciences-Po, comme l’explique Ipesup sur son site :

Les épreuves des concours sont, de plus, très différentes de celles du Secondaire, surtout après la nouvelle réforme du Second cycle. Pour ne prendre qu’un exemple, l’enseignement des langues au lycée est en partie oral, alors que les épreuves des concours des grandes écoles de commerce ou de l’IEP mettent l’accent sur une connaissance précise de la grammaire et une grande qualité d’expression écrite. Ainsi s’explique que des étudiants ayant eu d’excellentes notes au baccalauréat commencent leur année de préparation avec des 4 ou des 5 ! […] La réforme signifie aussi la réduction à 4 heures du nombre d’heures dédiées aux deux langues vivantes, ce qui est paradoxal si l’on tient compte du niveau demandé en anglais aux concours et dans une carrière tournée vers l’International.

Plus grave que les langues, le problème de l’histoire-géographie :

La réforme du lycée mise en œuvre depuis 2010 a atteint les terminales à la rentrée 2012. En terminale S, l’élément le plus médiatisé a été la disparition de l’Histoire-géographie comme matière obligatoire. Certes, les élèves de terminale qui le souhaitent pourront suivre un enseignement optionnel mais celui-ci laissera peu de place à l’apprentissage des méthodes et à l’approfondissement indispensables en classes préparatoires.

Sans compter que « les programmes des concours ne correspondent pas toujours aux programmes prévus – et moins encore ceux réellement traités – de Terminale. » [4] 

L’arrivée de la réforme est ainsi à l’évidence synonyme de doute et d’inquiétude pour les élèves et les parents qui connaissent le niveau d’exigence de ces concours très sélectifs.

Enfin « l’accompagnement personnalisé », autre mesure phare de la réforme du lycée de 2010, n’est pas appliqué à Ipesup où l’on sait ce qui marche : les heures de cours.

 

Une Terminale S taillée pour le concours

C’est pourquoi Ipesup propose une Terminale S « Pilote » depuis la rentrée 2012[5], « de haut niveau, préparant bien sûr le baccalauréat mais visant au-delà de celui-ci. »

La Terminale S a longtemps été considérée comme une espèce de « voie royale », permettant l’accès à presque n’importe quelle formation supérieure ; cette conception a toujours été discutable ; elle devient totalement obsolète avec la réforme des lycées qui privilégie la seule vocation scientifique de cette classe.

Chez Ipesup, on se réjouit de cette obsolescence et on se félicite d’être hors contrat pour pouvoir ainsi offrir ce que l’école publique n'offre plus :

Notre terminale S « pilote » est conçue pour réaffirmer le caractère généraliste que la TS a perdu : elle constitue par ailleurs un temps de maturation où l’étudiant devient capable de hausser son niveau aux attentes des concours. Elle ouvre les portes des classes préparatoires au haut enseignement commercial mais son ouverture sur les sciences humaines garantit des débouchés plus larges vers des formations de type généraliste, voire littéraire.  C’est la Terminale S du vrai choix.

Une Terminale taillée sur mesure pour le concours, très différente des Terminales de l'enseignement public et pas seulement par sa préparation :

Le renforcement des matières de sciences humaines prend alors encore plus de poids puisqu’au concours de l’IEP,  Histoire et Langue représentent 66% du total, pour « seulement » 33% pour les Mathématiques. […] Pour résumer, nos Terminales sont tout simplement de très bonnes Terminales : professeurs compétents, présents et disponibles, élèves motivés et attentifs en cours, ambiance à la fois sérieuse et détendue… Tout cela devrait aller de soi partout, pourrait-on dire. Mais est-ce vraiment le cas ?

Ayons le courage de le dire : ce serait le cas partout si les lycées osaient enfin renvoyer en fin de première les élèves médiocres de série S avec une moyenne inférieure à 13/20 – voire plus s’ils sont insuffisamment motivés – et privilégier ainsi les classes à effectifs réduits !

Soyons pragmatiques : pour que tous réussissent, il faut d’abord renvoyer ceux qui ne le peuvent pas.

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Quand à la motivation des élèves et des familles, quel meilleur moyen de l’obtenir qu’en facturant l’année de Terminale plus de 8.000€ ? Un coût inférieur à celui d’un lycéen dans l’enseignement public[6], tient-on à rappeler à Ipesup.

C’est une somme qui reste malgré tout raisonnable puisqu’elle représente à peine un demi-smic annuel et moins que le droit d’entrée et la cotisation annuelle au Racing du Bois de Boulogne.

 

Un peu de cynisme

« Ipesup, qui campe en marge du Quartier latin et de ses lycées d'excellence, fait songer à un petit animal malin, qui prospère dans les failles du service public » disait déjà en 2007 Marie-Sandrine Sgherri[7]. Ce qui était vrai en 2007, avant la réforme du concours et du lycée, l’est encore plus en 2013.

Richard Descoings, après avoir enseigné à Ipesup, dénonçait avec vigueur l’enseignement qui y est pratiqué, qualifié de bachotage et de « formatage » : avec la réforme du concours mise en place 2008, il a – en bonne logique – dégagé totalement la voie pour les candidats préparés par Ipesup et d’autres institutions hors de prix. Comme on le rappelle chez le concurrent Intégrale « La véritable école du commandement, c’est la culture » : tant pis pour ceux qui n’y sont plus préparés.

Non, pas de doute : les réforme du concours de Sciences-Po et du lycée sont de vraies réussites démocratiques puisqu’en voulant revaloriser les séries générales économique et littéraire, on a en réalité fait prospérer les officines privées qui n’en demandaient pas tant.

Pire : ces deux réformes ont contribué chacune à retirer toute valeur au Baccalauréat. Avec un taux de réussite proche de 90% dans les séries générales ainsi que des dates de concours de Sciences-Po ou de procédure d’affection post-bac avancées en mars de l'année de Terminale, l’obtention de celui-ci en juin est en effet devenu une simple formalité administrative.

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Comme souvent dans l’Éducation Nationale les réformes présentées comme les plus propres à favoriser l’égalité des chances travaillent consciencieusement à l’enterrer.

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Merci à A.-C. Thollon pour la suggestion de cet article.


[1] Comme Climax, le Cours Galien, l’ISP, Intégrale ou l’ISTH etc.

[2] « Le Monde » du 8/12/08 : « Toutes les manières d’intégrer Sciences-Po ».

[4] Intégrale, présentation de la préparation Sciences Po et brochure : « C’est le cas par exemple de l’épreuve d’histoire à Paris (de 1914 à nos jours! Sont « tombés » par exemple en 2010 des sujets comme La croissance économique en Europe depuis 1914 ou 1989-2010 nouvel ordre ou nouveau désordre mondial ? ou en 2011 l’Allemagne, de 1914 au début des années 1960 ou le monde en 1945) ou des épreuves portant sur un ou plusieurs thèmes issus de l’actualité (Bordeaux et l’Hexaconcours). L’épreuve de langue étrangère – éliminatoire à Paris en cas de note inférieure à 7/20 ! – est beaucoup plus technique que celle du Baccalauréat et sanctionne avant tout la maîtrise de l’expression écrite. »

[6]  MEN, « Le coût d’une scolarité » (juillet 2011).

[7] « Le Point » du 18 janvier 2007 : « La prépa qui agace ».