"Cours de français 2.0" (France 2) avec Françoise Cahen

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05 Jan 2021 10:53 - 05 Jan 2021 23:36 #23091 par Loys
Reportage de rentrée scolaire le 4/01/2021 sur "Télématin" avec un bon exemple de numérisme naïf : "Cours de français 2.0"


Laurent Bignolas dit: D'autres bonnes idées du temps de crise [...] Les profs sont obligés de faire preuve d'imagination, de créativité on va dire, pour retenir toute leur attention

Carole Tolila dit: pour les lycéens, ça se passe en demi-groupes et ce jusqu'au 20 janvier, soit en présentiel soit en distancie

Seulement dans les lycées qui l'ont décidé...

Alors je vous laisse imaginer comment il faut intéresser les élèves à la littérature du XVIIe siècle : il faut les raccrocher probablement avec des choses numériques

On voit ici toute la confusion du reportage ; sur l'école numérique ou sur l'enseignement distanciel ? L'enseignement distanciel mis en place en temps de crise serait-il appelé à devenir le "cours de français 2.0" ?

Alors, après une session d'écriture, tranquille, avec de la musique mais quand même un chrono digital, elle propose après à ses élèves un quiz en ligne et aussi d'échanger sur les connaissances de l’œuvre avec à la fois les élèves qui sont en classe et ceux qui sont à distance.

Si le chrono est "digital", voilà qui change tout ! Au demeurant, il s'agit d'élèves de Seconde : la session d'écriture, qui rappelle les classes de primaire (quel vœu formuleriez-vous pour changer le monde ?), ne semble avoir de rapport que très lointain avec le programme de français, et aucun avec la littérature du XVIIe siècle. Aucun retour n'est montré à l'écran sur ce travail d'écriture.

vous allez voir un battle d'arguments qui se fait via une plateforme numérique

Un débat devient plus intéressant s'il est appelé 'battle" en cours de français...

je vous propose de suivre son cours, vous z'allez pas vous ennuyer

Implicite : contrairement aux autres cours. C'est vrai que la création de quiz, c'est vraiment original et passionnant....

Un session d'écriture (express puisque dix minutes), un débat, la création de quiz sur l’œuvre... Le cours papillonne d'une activité à l'autre. Il n'est pas fait état du bilan de chacune de ces activités. Ce qui est important, en effet, c'est la seule mise en activité.

Le cours est un demi-groupe de demi-groupe (une poignée d'élèves). Les élèves, dont certains masques sous le nez, gardent manteau et même bonnet dans la classe. Visiblement l'école 2.0 n'est pas très chauffée.

Françoise Cahen dit: Mon métier, je le conçois comme une démarche de recherche parce qu'on est toujours en train d'essayer d'expérimenter des nouvelles choses. C'est un métier créatif, le métier de professeur en fait.

Il est ici fait fi de toute transmission des méthodes d'enseignement éprouvées. L'importance est d'expérimenter, c'est même ce qui définit l'enseignant innovant. Sur Twitter , Françoise Cahen, par ailleurs formatrice, souhaite que les professeurs s'intéressent "aux évolutions possibles des formes scolaires" mais se défend de promouvoir une forme de progrès pédagogique (qui ne serait donc pas discutable) : "Je suis comme beaucoup: je teste et je retiens ce que je trouve intéressant et efficace." Donc ce qui apporte (supposément)... un progrès : c'est "le cours de français 2.0".

On va chercher à transmettre des choses mais en inventant des nouvelles formes adaptées aussi aux changements de la société. Parce qu'il n'y a pas de raison que l'enseignement n'évolue pas en même temps que le reste du monde.

La confusion conjoncture épidémique/évolution pédagogique n'est donc plus ici le fait de la journaliste, mais de Françoise Cahen,

Ce qui me plaît, c'est qu'ils sont actifs devant les ordinateurs. Je n'ai pas une classe poissons rouges muets derrière leur table mais j'ai des élèves qui sont en position de réflexion aussi, puisque, au bout de ces deux heures, il y a beaucoup de choses qui se seront passées dans leur cerveau.

Il faut donc comprendre qu'une classe sans les "choses numériques" serait "une classe poissons rouges muets derrière leur table". De fait, dans ce genre de "cours" en autonomie, c'est surtout le professeur qui est dispensé de prendre la parole.

On retrouve ici, la critique acerbe des formes scolaires traditionnelles, les nouvelles technologies associées aux nouvelles pédagogies coopératives censées rendre les élèves acteurs.

Pour le reste, un exemple apparaît à l'écran de cette "réflexion" et de "l'évolution" de la forme scolaire avec... le QCM en ligne (AgoraQuiz). "Qui est Créon ?" : le personnage et sa fille apparaissent... dans la table des personnages de la pièce étudiée : on ne peut même pas parler de repérage. Des QCM superficiels donc qui, quand ils ne comportent pas des étrangetés (à trois reprises dans la même question "Ilcos" au lieu de "Iolcos"), sont bien loin des compétences de lecture qui sont attendus chez des élèves de seconde.

Pour quel résultat, cette "évolution" ? On ne mesure, comme souvent dans ce genre de reportages, l'efficacité pédagogique qu'à partir d'un simple ressenti subjectif, ici - qui plus est - des élèves. L'une d'entre elle fait l'éloge de son professeur avec celui-ci en arrière-plan, ce qui est toujours un peu gênant...

On travaille sur les ordinateurs, on fait de nouvelles activités, on fait jamais la même chose : franchement, ça me plaît

On retrouve ici toutes les caractéristiques du dogme de la mise en activité permanente et de la séduction numérique.

La "battle" se révèle bien un très traditionnel procès, avec jeu de rôle mais en ligne. On est loin de l'étude du texte, encore une fois. Apparaît en gros sur Padlet l'image des difficultés d'élèves de seconde pour simplement écrire phonétiquement : "le bannisement". Et l'élève qui en est l'auteur d'avouer candidement :

On fait plus travailler notre imagination alors que dans les autres années, on travaillait plus sur la grammaire, l'orthographe, des rédactions.

De fait, le travail de "l'imagination" est plus subjectif que l'apprentissage - visiblement éprouvant - de la rédaction, de la syntaxe ou de l'orthographe.

Françoise Cahen dit: Je pense qu'on est encore dans un monde qui n'est pas encore celui du tout-numérique [...] mais on doit aussi éduquer nos élèves aux usages du numérique. Par exemple, écrire des critiques de livres et les mutualiser sur des sites de critiques de livres.

L'expression moderne "le numérique" est boursouflée mais ce qu'elle recouvre est finalement assez indigent : des QCM, des commentaires sur un site, l'utilisation de Twitter (cf infra)... Rien qui ne demande vraiment d'apprentissage spécifique et utile ni qui ne doive d'ailleurs passionner plus longtemps que le travail en classe, d'où la nécessité du changement permanent d'activités et du papillonnage. Plus grave : sans retours sur ces activités dans ce qui est montré dans le reportage. La perspective n'est donc pas celle du progrès des compétences des élèves, mais du progrès tout court, comme idéologie.

La journaliste conclut avec les twissertations en faisant une moue de connivence,

parce que, vous le savez peut-être, les dissertations, ça ne passionne pas toujours les jeunes. Alors là, au lieu de leur faire peur avec une dissertation totale, ils doivent écrire des tweets (trente-six tweets à peu près) pour débattre entre eux.

Il s'agit donc de faire écrire... un tweet de 280 signes maximum par élève, l'ensemble donnant pour un Béotien l'illusion d'une dissertation.

En effet, ne pas faire un exercice est une bonne façon de ne pas en en avoir peur !

La "twissertation", dont nous avons déjà traité ici (ce sont d'ailleurs des tweets... d'il y a neuf ans), n'est en fait qu'une collection collective de tweets argumentaires non développés, non articulés logiquement (l'organisation de la pensée étant pourtant au centre de la dissertation) et redondants. A vrai dire, la redondance est induite par l'exercice : il est impossible de trouver trente-six arguments dans le débat sur la culpabilité de Médée. Certains arguments, un peu confus, trahissent même un certaine incompréhension du personnage et de son histoire (elle aurait tué des innocents "simplement pour sa gloire, ses sentiments et sa personne").

Un exercice problématique sur le fond, donc, mais aussi sur la forme. Les rares exemples de tweets montrés, si courts soient-ils, sont truffés de fautes d'orthographe ou de syntaxe élémentaire ("Médée a trahit", "Elle a tuée", "Médée a tuée"), preuve que les tweets ne sont pas relus avant d'être publiés : mais c'est tellement mieux sans l'orthographe ou la grammaire, ces exigences du monde d'avant ! Et puis n'est-ce pas la publication seule qui importe, pour l'élève... comme pour le professeur innovant promu à la télévision ?

Je dis bravo au prof.

Elle est formidable.


Edition : évidemment, comme l'indique François Cahen sur Twitter , la "twissertation" n'est en réalité qu'un préliminaire à la dissertation. Malheureusement, elle est bien présentée ici comme la remplaçant, et ce avantageusement.

Pour conclure sur ce navrant exemple de numérisme journalistique, il est amusant, dans ce reportage sur l'école-numérique-du-futur ou l'enseignement distanciel au passage de l'année 2020 à 2021, qu'un élève écrive - avec toutes ses difficultés - qu'il souhaite avant tout... que le monde redevienne "comme avant". A l'école 1.0 ? Quelle idée !

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