La fraude à l'examen, ou portrait édifiant du bac aujourd'hui

En juin 2010 j’ai surveillé dans mon lycée d’affectation l’épreuve de mathématiques de la série S au baccalauréat. C’était ma première surveillance du baccalauréat : un moment solennel et marquant dans une grande salle d'examen du XIXème siècle.

La fraude au bac : le laxisme institutionnel

Premier épisode

Dès la distribution des sujets, les professeurs de mathématiques identifient dans le sujet un exercice problématique, l’exercice 3 : un questionnaire à choix multiple de quatre points sans justification. Rien de plus facile à copier pendant un examen. Et les points sont vite gagnés dans une épreuve à coefficient sept. Des consignes de vigilance sont immédiatement passées aux surveillants dont je suis.

L’ensemble de l’épreuve se déroule normalement pendant quatre heures.

Malheureusement, à la fin de l’épreuve, un certain tumulte s’installe : alors qu’ils ne sont en principe plus autorisés à écrire, certains élèves, sur les conseils avisés d’un collègue pendant l’année, demandent à remplir les encadrés des copies. A cela s’ajoute que la moitié des surveillants doit agrafer un graphique annexe à chaque copie que les élèves autorisés à se lever leur apportent, et ne peut donc plus surveiller. Une queue informelle se forme devant leur bureau.

Pendant ces longues minutes de confusion, je surprends plusieurs élèves qui continuent à répondre aux questions sur leur copie, certains discutant même entre eux à voix basse. À voix haute, j’adresse un premier avertissement aux élèves concernés.

Quelques dizaines de secondes plus tard, je surprends de nouveau un des élèves déjà prévenus à corriger les questions du QCM. De nouveau avertissement solennel, mais cette fois personnel.

Autorisé par un surveillant, l’élève se lève et rejoint ses camarades qui attendent pour remettre leur copie devant le bureau des surveillants. Comme évidemment j’ai à l’œil cet élève, je le vois échanger avec un camarade, sortir un stylo, poser sa copie sur un pupitre et la corriger une troisième fois.

Cette fois, je confisque la copie et j’annonce à l’élève que je rédigerai un rapport de fraude. L’élève, pris de court, ne nie pas la fraude mais interpelle un à un ses professeurs en implorant leur indulgence et leur clémence, aggravant d’une certaine manière son cas. Il se montre insistant voire pressant auprès de mes collègues, à tel point qu’ils doivent lui demander de quitter la salle.

A sa sortie j’entends un de ses camarades lui glisser tout bas qu’il aurait pu être « plus discret ».

 

Deuxième épisode

Avec mes collègues nous dressons un procès-verbal d’incident.

Une fois l’épreuve terminée, muni de la copie incriminée et du procès-verbal, je me rends au secrétariat de l’examen pour reporter le cas et retirer un rapport de fraude.

Première surprise : une secrétaire que je ne connais pas m’invite d’un air las à tout simplement « fermer les yeux » sur ce cas. Voyant mon regard interloqué, ma proviseur adjointe me propose à défaut de barrer les réponses de l’exercice concerné, pour retirer les points à l’élève en m’épargnant la peine du rapport. Mais c'est évidemment contraire à toutes les procédures et l'élève serait en droit de contester sa note.

Je refuse. Devant mon insistance, on me remet enfin un rapport de fraude à compléter dans la journée.

Sur le rapport de fraude, je raye la mention « Suspicion de fraude » et j’indique que la fraude est avérée puisque l’élève a été surpris en flagrant délit.

Le rapport est envoyé au SIEC, le service inter académique des examens et des concours.

Dans l’attente de la commission disciplinaire, l’élève n’apparaît pas dans la liste des reçus affichée début juillet.

La fraude au bac : le laxisme institutionnel

Troisième épisode

Deux ou trois semaines plus tard, début juillet, je reçois un coup de téléphone de ma proviseur adjoint : selon le SIEC, mon rapport n’est pas constitutif d’une fraude à l’examen. Inquiète, elle a préféré m’en avertir et me suggère de rédiger un nouveau rapport plus circonstancié. Ce que je fais immédiatement, assez courroucé de constater que la parole d’un professeur ne suffit pas.

Une commission disciplinaire doit se réunir avant mi-novembre pour statuer sur le cas de cet élève.

En septembre suivant, comme je discute avec mes collègues, j’apprends d’abord que le professeur principal de l’élèves a subi pendant l’été des pressions de la part de la famille de cet élève, laquelle a même pris un avocat. J’apprends ensuite que l’élève en question a été, pendant ses trois années au lycée, un tricheur patenté. Et qu’il a même été question, en classe de première, de lui retirer sa bourse au mérite, mais que la direction a insisté pour qu’il la conserve jusqu’en terminale.

J’apprends aussi que l’élève, dans l’attente de la décision de la commission disciplinaire, s’est inscrit en première année de médecine puisqu'il n’avait pas d’interdiction de s’inscrire dans le supérieur.

En novembre et en décembre, je n’ai aucune nouvelle officielle de la commission ou de ma nouvelle direction. Il faut que j’attende janvier 2011 pour apprendre, de manière indirecte, que l’élève que j’ai surpris à tricher a été finalement reçu au baccalauréat. Dans le lycée la rumeur se diffuse d’un élève qui a triché et néanmoins obtenu son baccalauréat.

A la fin de l’année suivante je n’ai toujours pas été notifié officiellement de la décision rendue à la suite de mon rapport.

 

Épilogue

Fin mai 2011, je préviens ma nouvelle proviseur adjointe et mes collègues que, compte tenu de ce qui s’est passé en 2010, je ne surveillerai pas la session 2011 du baccalauréat à titre de protestation.  Mes collègues soutiennent ma démarche. Surveiller est non seulement inutile mais déshonorant puisque aucune confiance n’est accordée aux professeurs qui surveillent. Professeurs dont la parole est mise en doute même en cas de flagrant délit. En définitive à quoi bon faire un rapport ? A quoi bon surveiller ?

En juin je ne surveille pas les épreuves ainsi que je l'avais prévenu.

Fin juin 2011 je suis convoqué par ma proviseur. Je m’attends à être sanctionné pour ma protestation. Celui qui fraude n’est pas inquiété, mais que celui qui dénonce la fraude risque bien de l’être. C’est la vie moderne.

Malheureusement, pour des problèmes de disponibilités réciproques et surtout parce que je fais passer les épreuves orales de français et que je corrige les épreuves écrites, ma proviseur et moi ne pouvons convenir d’un rendez-vous en juin ou en juillet.

La session du bac 2011 étant notoirement entachée de fraudes au plan national dans plusieurs disciplines, ma démarche s’attire la sympathie de nombreux collègues indignés. A la rentrée de septembre 2011 la convocation n’est pas renouvelée.

La fraude au bac : le laxisme institutionnel

La moralité : en reste-t-il une ?

Bien sûr on n’empêchera jamais la fraude à l’examen. Mais la surprise ne vient pas tant de la fraude, que de la défaillance de l’institution scolaire.

Cette anecdote est révélatrice de ce qu’est devenu le baccalauréat d’aujourd’hui, un diplôme démonétisé, donné à tous ou presque, y compris ceux qui n’en ont pas le niveau (grâce aux sujets faciles, aux consignes de correction et surtout de bienveillance dans les commissions d’harmonisation) ou à ceux qui fraudent (grâce à des sujets propices et aux consignes d’indulgence au SIEC).

Tout est fait dans l’institution scolaire pour favoriser la fraude et la rupture de l’équité républicaine. Car – en définitive – les plus lésés sont les élèves respectueux des règles élémentaires de l’examen.

Le laxisme institutionnel vaut encouragement et l’exemple de l’impunité se répand : les cas de fraude au bac risquent de devenir chaque année plus nombreux.

Une première mesure serait d’éviter les QCM sans justification dans les sujets d’examen. Mais il est question au contraire d’étendre actuellement ces QCM, au brevet notamment.

Une seconde mesure serait de veiller à ce que les élèves ne soient pas surveillés par leurs professeurs comme c’est le cas depuis quelques années au baccalauréat (mais pas au brevet). Voilà une des conséquences de l’autonomie moderne : chaque établissement, à coût constant, doit gérer ses propres surveillances. Quitte à ce que la crédibilité de l’examen en souffre. Une autre conséquence est le manque d’impartialité : à l’heure où les résultats des établissements sont scrutés à la loupe, il est dans l’intérêt de chaque lycée de fermer les yeux sur la fraude de ses propres élèves. Ce sera encore plus évident quand l’évaluation des professeurs sera indexée sur la réussite des élèves.

Une troisième mesure simple serait d’appliquer la loi dans toute sa rigueur. Car le site de « L’Étudiant » indique lui-même que « jusqu’à près de la moitié des cas » sont « relaxés ». D’autres n’écopent que d’un blâme, d’autres encore voient leur épreuve annulée mais obtiennent malgré tout leur bac. La sanction maximale (cinq ans d’interdiction d’examen) n’est plus qu’un épouvantail ridicule.

Le ministre pendant l'été 2011 a reconnu que les sanctions ne sont "pas ou peu appliquées" et a promis dorénavant une "tolérance zéro". Sans aller jusqu'à ces rodomontades de Matamore, faire confiance aux professeurs devrait pouvoir suffire.

La plus triste dans cette histoire, c’est l’image que l’institution scolaire renvoie d’elle-même à cet élève qui a triché pendant toute sa scolarité sans jamais être inquiété, même au baccalauréat. Il a même bénéficié d'une bourse au mérite.  Bref l'image d'une institution pathétique, lâche et digne seulement de mépris.

Soyons lucides : jamais l’apprentissage des valeurs du travail ou de la loi n’a autant failli que dans l’école d’aujourd’hui.

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