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 Une pré-rentrée... bien peu scolaire

20190826 ludovia

C’est la belle histoire d'une petite « université d’été » sur les contreforts de l’Ariège, à Ax-les-Thermes, devenue, au fil des années, un rendez-vous incontournable de l’école de demain, en France et même à l’étranger. Avant chaque rentrée scolaire, la fine fleur des « enseignants innovants » se presse à « Ludovia », comme à d’autres grands « évènements » de l’école numérique (« StartUpForKids », « Clic », « Educatec », « Eidos », « FuturEdu », « EduSpot » etc.). « Ludovia » s'étend désormais à la Polynésie, à la Suisse, à la Belgique.

Le nom « Ludovia » renvoie bien sûr à une conception ludique et constructiviste de l'enseignement, « l'edutainment », dont le numérique est conçu comme un vecteur privilégié.

Une trop belle histoire ?

Cette généreuse initiative est malheureusement un peu trop belle : d’abord parce que cette « université d’été », avec son « colloque scientifique international » sur l’école numérique (communications, conférences, tables-rondes etc.), rassemble également de nombreux stands de « partenaires » particulièrement intéressés au développement d’une « pédagogie renouvelée » dans l’école de demain (manuels numériques, applications numériques, ENT, équipement numérique des élèves, des classes, des écoles etc.), partenaires finançant d'ailleurs en bonne partie « Ludovia ».

On y rencontre beaucoup de responsables commerciaux, d'élus ou d'acteurs institutionnels (cadres du ministère, de la DNE, de la Banque des territoires, recteurs, IEN, personnels de direction, membres du @lab110bis, cadres et membres de Canopé, de DSDEN, de DANE, de DSI, de collectivités locales etc.) mais, finalement, assez peu d’enseignants en poste : la fonction des « enseignants innovants » invités vis à vis des partenaires a été, du reste, clairement définie par l’un des deux fondateurs de « Ludovia » :

« C’est un juste retour que de sélectionner des enseignants dont le projet s’articule autour de l’utilisation de leur matériel et d’en faire ainsi la promotion. Je tiens à le souligner : le regard des enseignants sur le privé doit changer et être plus respectueux. »1

Ce même fondateur, qui n'hésite pas lui-même à mêler quelque peu ses fonctions publiques et ses intérêts privés2, est par ailleurs membre du bureau exécutif de l’Association française des industriels du numérique de l’éducation et de la formation (AFINEF) qui se donne pour mission de « valoriser, promouvoir et développer la filière numérique de l’éducation ».

Dès lors, on comprend bien que les seuls débats sur l’école numérique à « Ludovia » ne portent que sur une et une seule question : comment développer l’école numérique3 ? « Ludovia » ressemble assez à un colloque scientifique sur l’agriculture avec un financement et des stands qui seraient ceux de Monsanto.

« Ludovia » et « Ludomag » : Dr Jekyll et Mr Hyde ?

Voilà pourquoi « Ludovia » se déroule avant chaque rentrée scolaire : l’évènement sert à donner une visibilité maximale à « Ludomag » (ludomag.com), un « média online concernant le numérique éducatif » (sic), reconnu « service de presse en ligne » et dont la « ligne éditoriale » est ainsi définie :

« Délivrer une information pluraliste et indépendante, la plus exhaustive possible, ouvrir des débats, donner un éclairage nouveau sur l’actualité du numérique éducatif ; les usages, les nouveaux produits, les innovations, la recherche, les acteurs. Les choix que nous faisons quotidiennement dans le traitement de l’information sont bien évidemment des choix subjectifs qui reposent sur des individus, leur professionnalisme, leur rigueur, leur honnêteté intellectuelle. »

De fait, en republiant – comme une ferme de contenus – des tribunes occasionnelles de promoteurs de l’école numérique, mais en proposant également des « points de vue » de la rédaction en forme de guides d’achat ou de retours d’usage – toujours positifs (« Pour les élèves du collège ***, «Windows 8, c’est génial !» »4) – ainsi que de nombreux contenus « sponsorisés » ou « proposés dans le cadre d’un partenariat » mais signés par la rédaction5 ou encore en copiant-collant des plaquettes promotionnelles conçues par ses partenaires (sur les tablettes de Microsoft par exemple)6, ce « magazine » peine quelque peu à convaincre de son « information pluraliste et indépendante ».

Il est évident que, comme « Ludovia » lui sert de caution scientifique, « Ludomag » sert de caution journalistique à une vaste vitrine publicitaire pour les petits et les grands groupes de la EdTech intéressés moins par l'école que par son immense marché. Ce serait de bonne guerre si cette publicité ne se transformait pas en lobbying et si ces promoteurs de l'école numérique ne proposaient pas de changer l'école.

Un discret et récent petit toilettage

Un tel racolage contraste quelque peu avec la reconnaissance institutionnelle dont bénéficie chaque année un peu plus « Ludovia ». Départements, régions, académies et même ministère de l'Education Nationale font désormais partie des institutions organisatrices. Les stands de Canopé ou de la Direction du numérique pour l’éducation (dont l'ancien directeur est devenu cadre... chez Amazon) y ont progressivement pris place aux côtés de ceux de Microsoft ou de Hewlett-Packard. Certains enseignants participant y sont d'ailleurs considérés comme en « formation », avec ordre de mission académique, et les frais de déplacement et de séjour des intervenants sont remboursés... dussent-ils se rendre à Tahiti7.

Il n’est pas jusqu’aux ministres de l’Éducation nationale successifs qui, en bonnes fées du numérique à l’école, se sont penchés avec bienveillance sur le berceau de « Ludovia » : le dernier s'y est même déplacé en personne pour y prononcer un discours de rentrée très numérique8.

Ces soutiens institutionnels expliquent sans doute les efforts récemment déployés par cette petite entreprise pour améliorer son image un peu trop commerciale : le compte Twitter de « Ludovia » est ainsi devenu @ludoviaORG en 2017, et « Ludovia » elle-même est devenue une innocente association, dûment enregistrée au Journal Officiel en 2019 soit... quinze ans après sa naissance !

Ce camouflage du lobbying par journal ou par association interposée en rappelle d'autres : Microsoft avec le « Café pédagogique », Apple avec « Educavox », l'organisation philanthropique américaine Ashoka (partenaire de Microsoft) avec ses courageux « changemakers » etc. Et toujours avec le soutien actif de nos institutions scolaires... ce qui ne laisse pas d'étonner.

Les désolantes marchandisation et numérification de l'école... mais à visage humain, en somme !

@loysbonod

Billet édité le jour même : tous les enseignants participant à « Ludovia » ne voient pas leurs frais de déplacement et de séjour pris en charge.


Notes

Les articles concernant « Ludovia » ou « Ludomag » occasionnellement recensés ou commentés sur le forum. On peut aussi utilement consulter tous les tweets concernant les éditions successives de #Ludovia.

[1] Dans le « Café pédagogique » du 26 août 2013 (lui-même partenaire de Microsoft jusqu'à une époque récente) : "Ludovia 2013 : C'est parti !"

[2] Eric Fourcaud est chef de projet dans une agence départementale de développement économique dirige par ailleurs « une jeune société innovante spécialisée et le développement des nouveaux media pour les territoires et les communautés », Woomeet. D’autres membres de cette entreprise appartiennent à la rédaction de « Ludomag » et/ou à l'organisation de « Ludovia ».

[3] Les thèmes annuels de ce « colloque scientifique international » laissent peu de place à la critique de l'école numérique depuis dix ans :

2010 : "Créativité et Interaction"

2011 : "Mobilité & Ouverture"

2012 : "Plaisir d'apprendre et d'enseigner avec le numérique"

2013 : "Imaginaire et promesses du numérique"

2014 : "Numérique et éducation, entre consommation et création"

2015 : "Les objets numériques : appropriations et détournements"

2016 : "Présence, attention et engagement en classe avec le numérique"

2017 : "Partages, échanges et contributions avec le numérique"

2018 : "Innovation(s)/ institution(s) du numérique"

2019 : "Intelligences & représentations du numérique dans l’éducation"

[4] « Ludomag » du 3 septembre 2014 : "Pour les élèves du collège Saint Régis-Saint Michel du Puy-en-Velay (43), «Windows 8, c’est génial !»"

[5] Un exemple parmi bien d'autres possibles en 2016 :

[6] L’article « publi-rédactionnel » du 19 juin 2014 (« 13 000 tablettes tactiles Windows 8.1 forment les lycéens de la région Nord-Pas de Calais aux métiers de demain ») est copié-collé à la virgule près d’une plaquette promotionnelle conçue par Microsoft.

[7] La plupart des professionnels du secteur privé voient, bien sûr, leurs frais de déplacement et de séjour pris en charge, tout comme les cadres institutionnels du secteur public ainsi que les intervenants, comme cette année en Polynésie en pleine période scolaire :

Certains enseignants simplement participant ont reçu également un ordre de mission académique :

[8] Voir par exemple :

- en 2012 :

- en 2016 :

- en 2018. Le texte du discours du 21 août 2018 ("Le numérique au service de l'école de la confiance") est devenu un communiqué de presse disponible sur le site du Ministère.

- en 2019 : "Même à distance, je tenais à être une nouvelle fois présent avec vous à Ludovia pour vous remercier chaleureusement d'organiser un tel évènement".

Il faut dire que c'est une admiration réciproque... depuis 2010 !

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