Hommage au Capes de lettres classiques disparu

Eurydice mourante

Au départ il y a ces étranges litanies répétées par les grands et qui résonnent comme un mystère dans les couloirs du collège : rosa rosa rosam

Et puis, entr’aperçus sur le tableau noir avant d’être effacés par le professeur suivant, ce qui ressemble à des mots mais d’un alphabet inconnu et néanmoins familier.

Et puis, la première année, comme un dévoilement progressif, le sentiment de découvrir sa propre langue, d’en éclairer un à un les mystères à l’aide d’une petite lanterne magique, allumée et enfouie pour toujours au fond de soi. Et puis, au fil des années, l’étourdissement d’entrer dans un monde immense, autour d’une mer berçant trois continents et dont les millénaires donnent un fragile aperçu de ce qu’est l’éternité. Dans les grandes classes enfin, l’exaltation de découvrir que la science, la philosophie, la littérature et les arts ne cessent de puiser avec émerveillement dans ce lointain trésor que sont les humanités, notre bien commun.

Et puis il y a eu cette vocation, cet appel à transmettre à son tour, à rendre ce qui a été donné et à perpétuer cette tradition, d’ouvrir au plus grand nombre ces portes inutiles et nécessaires : le grec et le latin. Et la joie de découvrir que tous, d’où qu’ils viennent, ne demandent qu’à les ouvrir, pourvu qu’on le leur permette.

Et puis la suppression brutale il y a douze ans des heures de langues anciennes, jusque là abondées aux dotations des établissements et qu’il fallut désormais prendre à d’autres disciplines. Le relèvement des effectifs minimums. Les cours en fin de journée, les groupes de plusieurs niveaux, les horaires officiels non respectés. La non prise en compte des langues anciennes pour l’affectation en fin de troisième. L’impossibilité de suivre l’enseignement d’une langue ancienne dans certains lycées ou dans certaines séries. La création en seconde d’enseignements d’exploration, concurrents éphémères d’un an seulement. La fermeture des sections les unes après les autres. Le regroupement du latin et du grec dans les « Langues et cultures de l’Antiquité » en classe préparatoire. Et puis la division par trois du nombre de postes au concours en quinze ans. La réforme humiliante du Capes de lettres classiques et la démission de son jury il y a trois ans. Le tarissement logique du nombre de candidats : presque un seul admissible pour deux postes cette année.

Et voilà qu’aujourd’hui, sans tambour ni trompette, au détour de la publication des nouvelles épreuves du concours de la rentrée 2013, on apprend la disparition pure et simple du Capes de lettres classiques, remplacé – avec le Capes de lettres modernes – par un « Capes de lettres ».

Ce qui était une grande vocation est devenu une minuscule option.

Alors comment ne pas perdre courage face à cette volonté sourde de mettre un terme – dans l'indifférence universelle – à l’enseignement séculaire des humanités, selon une logique administrative, comptable, utilitariste et à vrai dire désespérante de l’éducation  ?

Sans doute en puisant la force de résister dans le nombre toujours impressionnant, malgré tous les obstacles et en dépit de tous les pronostics, de ces élèves aux yeux qui brillent lorsqu’ils découvrent un monde qui est tout simplement le leur.

Et sans plus savoir si un jour l’un d’entre eux prendra la relève.