Comment j'ai pourri le web (suite)

Les sites de corrigés payants

En quelques jours à peine l'article "Comment j'ai pourri le web" a généré un demi-million d'affichages, quatre-vingt dix mille "J'aime" sur Facebook, plus de cinq mille tweets. Publié sur Rue89, il a dépassé les 300.000 lectures.

Je dois  donc vous remercier tous pour l'intérêt que vous avez témoigné pour cette "petite expérience amusante".

La presse en ligne, les radios et même la télévision s'en sont emparés. Comme le standard de mon lycée, qui n'avait rien demandé et à qui je présente mes humbles excuses, j'ai été submergé de mails et de coups de téléphones de journalistes. Des blogs ont reproduit mon article, j'ai reçu des demandes d'autorisation pour le traduire pour l'étranger. Inutile d'énumérer tous les journaux qui ont évoqué ou résumé cet article.

Les sites de corrigés en ligne payants, ma vraie cible, ont promptement retiré mon corrigé qui sommeillait sur leurs pages depuis un an et demi. Ils avaient pourtant été validés par des "comités de lecture"...

Revers de la médaille : les fausses informations ou les approximations ont commencé à circuler. Non, le canular ne vient pas de se produire mais date de la rentrée 2010. Non je ne suis pas professeur de lettres "modernes" mais classiques, et oui "Loys Bonod" est mon vrai nom.

Beaucoup plus gênant, et pourtant l'article me semblait clair à ce sujet : le contresens qui suppose que je reproche principalement aux élèves le plagiat ou le copier-coller de sources internet non fiables. A vrai dire, ce n'est pas la question puisque dans cet exercice, les élèves devaient recourir à leurs seules capacités de compréhension, d'analyse et d'interprétation d'un texte. Je le dis, je le redis : aucune recherche n'était nécessaire. Le mouvement baroque leur avait été présenté dès le début de l'année. Le débat sur la fiabilité ou non d'internet, s'il est légitime, n'en reste donc pas moins à mes yeux hors-sujet.

Le seul vrai enseignement de cette expérience, c'est que mes élèves, face à ce poème, ont simplement renoncé à penser par eux-mêmes. Google a pensé pour eux et ils n'ont par conséquent pas compris le sonnet.

Des "blogs" assez peu sympathiques, voire diffamatoires, ont cherché à surfer sur le succès de cet article, en m'accusant de tous les maux : imposteur, "saboteur", "vandalisme", "sadique" (sans intention ironique), "dangereux" etc. On a même divulgué mon pseudo sur un forum professionnel et rapporté des témoignages d'élèves "humiliés", sans un commencement de preuve* : pour un professeur soucieux de bien faire comme moi, c'est une accusation blessante car ma philosophie de l'enseignement repose avant tout sur la bienveillance à l'égard des élèves, comme la plupart d'entre vous l'aurez compris en me lisant.

Des personnes qui ne sont ni professeurs de lettres, ni même professeurs tout court, ont vilipendé mon "manque de respect pour mes élèves" ou mon "absence de pédagogie".

D'autres ont critiqué l'exercice ou le poème choisi et regretté que l'école n'étudie pas des textes qui suivraient les goûts actuels des élèves, justifiant ouvertement la triche et, oubliant que la fonction de l'école est de conduire les élèves vers l'altérité. Certaines ont enfin souhaité l'intervention des instances d'inspection à mon encontre. Il faut dire que je remets en question le dogme sacré du numérique venant pallier les défaillances de l'école.

Heureusement mes collègues et la plupart de ceux de Neoprofs, ainsi que mes élèves, anciens et actuels, me soutiennent. J'ai reçu par ailleurs des dizaines de messages de soutien venant de tous horizons et de toute la France.

Ces derniers jours, certains de mes élèves se sont même manifestés spontanément sur l'un de ces "blogs" diffamatoires pour prendre ma défense en des termes qui m'ont profondément touché : je les en remercie, même si je ne crois pas mériter tant d'éloges. Chose curieuse : le blog en question n'a pas voulu prêter foi à leurs témoignages, leur bienveillance à mon égard paraissant trop suspecte !

Fort heureusement le "tourbillon roüant" - pour reprendre une expression d'un autre poète baroque - de ce maelström médiatique commence à s'évanouir aussi vite qu'il s'est formé.**

Difficile il y a encore quelques jours d'imaginer qu'un article consacré à un faux commentaire composé sur un poème méconnu du XVIIème siècle pourrait susciter autant d'intérêt.

Et, soyons honnêtes, un tel succès ne peut pas tenir à la qualité de ma prose non plus. Merci d'ailleurs à tous ceux qui me signalent des coquilles ici et là.

Il va donc falloir réfléchir à ce qui ressemble bien à une grande question de société. Et c'est tant mieux.

A bientôt, donc, sur laviemoderne.net.

* Pour des témoignages de mes élèves, écoutez Europe 1 (à 92'50) ou regardez M6 (à 14'00)
** cf ce débat contradictoire sur Europe 1 dans l'émission "Des clics et des claques" de Laurent Guimier, lundi 26 mars 2012, entre 20h et 21h, et mon invitation (à 9'35) à "La Nouvelle édition" d'Ali Baddou  sur Canal+ du jeudi 29 mars 2012.