De l'urgence de circonscrire les circonflexes

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Changer en même temps tous les programmes scolaires, réinventer le socle commun, transformer les enseignements et les examens eux-mêmes ne pouvaient suffire. Il fallait y ajouter, dans l’allant de la Refondation de l’École, l’application d'impérieuses rectifications orthographiques[1]. Face aux nombreux problèmes que connaît aujourd’hui l’École, il est urgent d'ajouter ou d’élaguer au plus vite circonflexes (“naitre”, “chaine”, “gout” ou “cout” etc.) et autres traits d’union.

Certains objecteront que ces rectifications ont été proposées par le Conseil supérieur de la langue française il y a plus d'un quart de siècle. Mais précisément : il était temps de mettre un terme à cet insupportable laxisme orthographique. L'actuelle ministre de l'Éducation nationale est d'ailleurs très vétilleuse, s'agissant de l’orthographe : n’a-t-elle pas redit, fin 2015, toute l’importance, en primaire, de la « dictée quotidienne » ?

En 1990 le secrétaire perpétuel de l’Académie française rappelait les intentions qui avaient inspiré les travaux du Conseil :

« Il a été entendu que les améliorations seraient fondées sur le souci d’utilité et que les travaux
porteraient en premier lieu sur les points qui aujourd’hui posent le plus de problèmes, non seulement aux enfants mais aussi aux adultes, écrivains compris. Ce qui est proposé a pour objectif de mettre fin à des hésitations, à des incohérences impossibles à enseigner de façon méthodique, à des « scories » de la graphie, qui ne servent ni la pensée, ni l’imagination, ni la langue, ni les utilisateurs. [...]

Rectifier les incohérences anciennes, faciliter la maîtrise orthographique des mots à créer, faciliter l’enseignement de l’orthographe, affermir la place de la langue dans le monde. »[2]

Pour le premier ministre d’alors, commanditaire de ces rectifications, c’étaient notamment « les incohérences et les incertitudes » de l’orthographe qui expliquaient les difficultés des élèves[3].

Quelle incohérence, par exemple, de rappeler, par l’accent circonflexe de “maître”, que ce mot ancien est issu du latin magister et qu’il est de la même famille que “magistral” ! Qu’il se retrouve d’ailleurs dans “meister en allemand, “maestro” en italien ou espagnol ou “master” en anglais ! Voilà qui n'a rien de « méthodique » et ne « sert pas la pensée ». Peut-on imaginer que les élèves d’aujourd’hui puissent développer des compétences interdisciplinaires aussi complexes ? Et d'ailleurs quel intérêt de se référer au latin, une langue élitiste qui n'a même plus vocation à être enseignée ?

Le mot “maître” lui-même, et – horresco referens – son insupportable pendant, le cours “magistral”, ne doivent-ils pas de s’effacer dans l’École moderne, celle de la riante co-construction du savoir par des auto-apprenants ?

N’en doutons pas : ces rectifications permettront enfin de « faciliter l’enseignement de l’orthographe ». Cette mesure se veut, en effet, pragmatique : il est plus simple de s’attaquer à la langue qu’aux difficultés des élèves, lesquelles sont d’ailleurs, comme chaque enseignant le sait, exclusivement concentrées sur les accents circonflexes et les traits d’union.

Certes, déjà en 1990, le premier ministre observait que ces simplifications n’avaient pu s’imposer depuis un siècle[4]. Mais son optimisme n’en restait pas moins entier :

« Il appartient au Gouvernement de faire ce qui relève de son pouvoir pour favoriser l’usage qui paraît le plus satisfaisant — en l’occurrence celui que vous proposez. Je demande donc à Monsieur le ministre de l’éducation nationale de prendre toutes les dispositions nécessaires pour que ces rectifications soient désormais enseignées, étant clairement posé que les formes actuellement en usage resteront évidemment admises. »

De fait, malgré un tel volontarisme, ces rectifications de bon sens ont eu quelque peine à s’imposer dans l’Éducation nationale elle-même. Ainsi, dans les programmes scolaires de 2008, on peut compter plus de 700 erreurs relatives aux simplifications orthographiques de 1990 (plus de 280 “connaître” et apparentés par exemple). De même les concepteurs des tout nouveaux programmes de 2016 ont encore commis spontanément presque trois cent erreurs (122 “maître” et apparentés par exemple) dans la première version consultative des programmes : un quart de siècle après, de si nombreuses erreurs face à des rectifications pourtant si lumineuses, pourrait faire désespérer de l’éducabilité des enseignants !

Heureusement, après harmonisation et relecture attentive, la version publiée des nouveaux programmes a été expurgée de la plupart des erreurs (...même si certaines coquilles malencontreuses n'ont pas disparu[5]).

De fait, en dehors de l'école, les propositions du Conseil supérieur de la langue française se sont imposées de façon éclatante dans les usages, comme on peut le voir pour les accents circonflexes les plus communs dans ce tableau :

Ratio des usages

Lecture : pour 1 “déjeûner”, on trouve, en 2008, dans les sources imprimées 275 “déjeuner”.

Source : Ngram Viewer est un outil de Google Books qui permet d’observer et de comparer la fréquence de mots à travers le temps dans les sources imprimées. Cliquez pour observer l'évolution depuis 1990.

déjeuner 275 déjeûner 1
boite 1 boîte 13
buche 1 bûche 34
abimer 1 abîmer 48
huitre 1 huître 60
gite 1 gîte 63
flute 1 flûte 72
traitre 1 traître 76
diner 1 dîner 82
croute 1 croûte 87
ile 1 île 89
ainé 1 aîné 98
chaine 1 chaîne 118
paitre 1 paître 124
fraiche 1 fraîche 152
maitre 1 maître 156
bruler 1 brûler 185
entrainer 1 entraîner 185
paraitre 1 paraître 206
gout 1  goût 260
piqure 1  piqûre 318
cout 1  coût 402
aout 1 août 554

 

Et, preuve de la vitalité de notre langue, ces changements si naturellement adoptés par tous en une vingtaine d'années ne devraient pas être imposés aujourd'hui à l'école ?

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Reste à consolider l’orthographe − encore flottante − du Journal Officiel lui-même, qui s'obstine à écrire “août” avec un archaïque accent circonflexe. De même pour la communication de l'actuelle ministre de l'Éducation nationale sur les réseaux sociaux[6] : ne faut-il pas donner l'exemple ?

Pour conclure, à ceux que la suppression brutale et arbitraire des ces accents circonflexes laissent circonspects, rappelons, en dernier lieu et avec le premier ministre de 1990, la vanité de toute orthographe :

« La langue appartient à ses usagers, qui ne se font pas faute de prendre chaque jour des libertés avec les normes établies. »[7]

@loysbonod

Article édité le 6 février 2016.


[1] Il faut distinguer dans la polémique deux aspects : la pertinence des rectifications et son application soudaine dans les manuels scolaires de 2016.

Nouveaux programmes entrant en vigueur en 2016 :

« L'enseignement de l'orthographe a pour référence les rectifications orthographiques publiées par le Journal officiel de la République française le 6 décembre 1990. »

Selon le site "Arrêt sur images" (4 février 2016) qui a interrogé les éditeurs scolaires, ceux-ci ont voulu appliquer les rectifications en 2016 parce que les programmes les respectaient eux-mêmes (ce qui n'était pas le cas en 2008 : voir  plus bas).

Contactée par @si, Elina Cuaz, responsable du département primaire aux éditions Bordas qui intervient dans le sujet de TF1, explique : "En 2008, on était mal à l'aise car les nouveaux programme préconisaient l'orthographe rectifiée mais les programmes eux-mêmes n'étaient pas rédigés en orthographe rectifiée. Dans les évaluations de CE1 et CM2, les exercices étaient rédigés en orthographe traditionnelle. Donc on pouvait se poser des questions sur les motivations du ministère". Bordas a donc décidé de ne pas appliquer la réforme en 2008, contrairement aux éditions Hâtier qui l'ont appliqué pour le primaire, mais pas pour le collège ("car il n'était pas logique de mettre des explications en orthographe rectifiée pour commenter des textes classiques écrits en orthographe traditionnelle", nous dit-on chez Hâtier).

Pourquoi Bordas et Nathan ont-ils changé d'avis en 2016 ? "Dans les nouveaux programmes applicables en 2016, il est recommandé d'enseigner l'orthographe rectifiée en primaire et en collège, nous explique Elina Cuaz. Et les programmes, ainsi que les documents émanant du ministère ont été écrits en orthographe rectifiée. On s'est donc dit qu'il y avait cette fois-ci, une cohérence". Un simple choix d'éditeur donc ? Pas tout à fait. Car l'application de la réforme de 1990 serait une demande expresse du Conseil supérieur des programmes. "En juin/juillet, les groupes d'experts du CSP nous ont sensibilisé sur le sujet", précise Cuaz.

Dans les programmes de français au collège en 2008 :

« Pour l’enseignement de la langue française, le professeur tient compte des rectifications de l’orthographe proposées par le Rapport du Conseil supérieur de la langue française, approuvées parl’Académie française (Journal officiel de la République française du 6 décembre 1990). Pour l’évaluation, il tient également compte des tolérances grammaticales et orthographiques de l’arrêté du 28 décembre 1976 (Journal officiel de la République française du 9 février 1977). »

Problème : "tenir compte" peut aussi bien signifier que les enseignants peuvent les tolérer ou les exiger.

Dans les programmes de primaire de 2008 dans le B. O. n°3 du 19 juin 2008 :

« L’orthographe révisée est la référence. »

Or on peut constater que les programmes de 2008, dans leur rédaction même, étaient beaucoup plus tolérants :

Formes recensées

Programmes

de 2008

Programmes

de 2016

TOTAL 715 66
boîte (et apparentés) 5 1
maître (et apparentés) 238 12
chaîne (et apparentés) 53 6
coût (et apparentés) 23 1
traîner (et apparentés) 46 5
événement 47 12
connaître (et apparentés) 285 13
extra-scolaires 0 1
ultra-marin 0 1
audio-vidéo, audio-visuelle 2 2
éco-quartiers 0 1
co-disciplinaire, co-construire etc. 2 2
éco-gestion 0 1
micro-fictions 0 1
pluri-technologique 1 1
pseudo-scientifique 0 2
semi-circulaire 4 1
socio-spatial, socio-culturel 4 3
physico-chimique 7 0

 

Dans les manuels scolaires de français suivants, publiés après 2008, les rectifications n'étaient pas appliquées (liste en cours d'élaboration) :

  • Français CM1-CM1 Étude de la langue (programmes 2008), Belin, 2008
  • Français 3e Livre unique, Hatier, 2008.
  • Grammaire & activités 6e (programme 2009), Nathan, 2009.
  • L’atelier du langage 6e (programme 2009), Hatier, 2009.
  • Français 3e Livre unique, Bordas, 2008.

[2] JORF n°100 du 6 décembre 1990. Rapport présenté par Maurice Druon devant le Conseil supérieur de la langue française : « Les rectifications de l’orthographe » le 19 juin 1990. La demande de rectifications avait été faite par le premier ministre le 24 octobre 1989.

S'agissant des accents circonflexes, il est précisé dans le rapport :

[...] on conserve l’accent circonflexe sur a, e, et o, mais sur i et sur u il n’est plus obligatoire

S'il n'est plus obligatoire, il n'en reste pas moins autorisé ! Rien n'obligeait donc à le supprimer brutalement dans les programmes et les manuels scolaires ! De fait, dans l'esprit de l'Académie, l'approbation de ces rectifications ne signifiait pas qu'elles devaient être imposées mais « que ces simplifications et unifications soient soumises à l’épreuve du temps. »

[3] Michel Rocard dans le rapport de 1990 cité :

« Il n’est que temps, si nous tenons à la vitalité de notre langue. Car les incohérences et les incertitudes que vous proposez de rectifier ne sont pas seulement cause d’innombrables fautes dans l’usage ordinaire de la quasi-totalité des Français ; elles sont aussi à l’origine de divergences portant sur des milliers de mots entre les dictionnaires courants, si bien qu’un enfant pourrait se voir compter une faute pour la simple raison que ses parents ne possèdent pas le même dictionnaire que son instituteur »

Bien sûr certaines rectifications donnent effectivement de la cohérence à la langue (“charriot”/“charrette” par exemple). Mais les plus importantes, comme la suppression de l’accent circonflexe sur le i et le u, relèvent bien d’une simplification par uniformisation arbitraire.

[4] Rapport de 1990 cité :

« C’est en 1893 que le Recteur Gréard faisait voter par une commission de l’Académie française, dont il était membre, une proposition d’amélioration de l’orthographe portant notamment sur les points que vous avez traités. Mais, pas plus que celles qui lui succédèrent, cette tentative ne put aboutir. Un siècle après, nous y voilà enfin. »

[5] Dans la toute dernière version des nouveaux programmes :

Capture

[6] Il est amusant d’observer par exemple les hésitations orthographiques de l’actuelle ministre de de l’Éducation nationale, parfois à quelques minutes d'écart :

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« maîtrise » ou « maitrise » ?

« connaître » ou « connaitre » ?

« évènement » ou « événement » ?

[7] Michel Rocard, premier ministre. Rapport de 1990 cité.