Retour sur des rumeurs infondées

CRPEDes esprits chagrins colportent la rumeur d’un métier d’enseignant moins attractif et évoquent même une douteuse crise des vocations. C’est évidemment totalement faux et il est temps d'apporter à ces viles accusations un démenti cinglant.

Qu’on se souvienne du communiqué (administrativement) lyrique du ministère de l’Éducation nationale l’an passé célébrant, à propos des concours de l’enseignement, « la capacité retrouvée de l'éducation nationale à attirer les étudiants vers les métiers du professorat »[1]. De fait la promesse des 60 000 postes supplémentaires et une vigoureuse campagne de recrutement ont provoqué — en ces temps de crise économique — une ruée sans précédent sur les précieux concours, comme on peut le constater sur nos graphiques.Capes

On le voit, la hausse du nombre de candidats est proprement vertigineuse ces deux dernières années, compte tenu des nouveaux postes mis aux concours. Avec une grande perspicacité, « Le Monde » a souligné  « un vrai regain d'intérêt pour le métier », en a confirmé « l'attrait retrouvé »[2] à la rentrée 2013 et a prédit, comme le Ministère, encore mieux pour 2014 — peut-être imprudemment.

Plus pondérée, la Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) a simplement considéré que la ses­sion 2012 du concours de recrutement des professeurs des écoles (CRPE) marquait « l'arrêt de la baisse conti­nue des can­di­da­tures », un constat manquant singulièrement d’enthousiasme, même s’il est vrai qu’il était difficile de descendre plus bas.

L’explication de l’attractivité du métier ? Un métier grassement payé avec de nombreuses possibilités d’avancement, jouissant d’une grande considération sociale, des conditions de travail idéales, avec dépaysement garanti, des obligations de service de seulement 15h à 27h hebdomadaires, selon les concours, auxquelles s’ajoutent de nombreuses décharges, des avantages professionnels et des vacances nombreuses. Mais n’oublions pas le principal en ces temps de crise économique : la sécurité de l’emploi.

Étrangement, au Capes 2013, un poste sur six n’a pourtant pas été pourvu (et même un poste sur trois en mathématiques).

Les mauvaises langues n’hésiteront pas à souligner que les concours sont devenus « moins sélectifs »[3]. Il est vrai que le taux de réussite a atteint 41% au CRPE 2013, un record historique (le taux est de 22% en moyenne sur les vingt dernières années), et que la sélectivité du concours a été divisée par deux en deux ans. Dans trois académies très demandées le taux de réussite crève le plafond : 63% à Amiens et Créteil, et même... 73% à Versailles où trois candidats sur quatre ont obtenu un poste, record absolu dans une académie depuis un quart de siècle au moins. Dans l’académie de Créteil le seuil d’admission a chuté de 9/20 en 2012 à 4,1/20 en 2013.

Taux de réussite

Il y a une explication simple à cela : le nombre de postes au CRPE a augmenté dix fois plus entre 2011 et 2013 que le nombre de candidats : 5 000 postes supplémentaires (+173%) mais seulement 2 743 candidats supplémentaires (+17%)[4]. De là à croire que, malgré l'aubaine, les candidats à l'enseignement ne se bousculent pas...

Claude Lelièvre, spécialiste de l’éducation et historien engagé puisqu'il a participé à l'élaboration du programme du PS lors de l'élection présidentielle de 2012, réfute par ailleurs toute « baisse de niveau » éventuelle dans le recrutement.

Il est de bon ton ces derniers temps (et en particulier cette année) de faire remarquer que dans certaines disciplines le seuil d'admissibilité peut être sensiblement en dessous de la moyenne. Et cela prouverait l'existence d'une grande difficulté (très accentuée actuellement) à recruter des enseignants. Peut-être; mais à voir.

Sa grande prudence honore l’historien. N’a-t-il pas, comme il le rappelle[5], obtenu en son temps (et sans l’avoir préparée) l’agrégation de philosophie avec à peine 10/20 ? Dans ces conditions, laisser croire à la non-attractivité du métier d’enseignant, c’est de l’intox[6], affirme hautement Claude Lelièvre.

On a prétendu que ce rapport entre le nombre de postes offerts et le nombre de candidats mesurait sans problème « l’attractivité » du métier ? Foutaises !

Tout est en réalité plus « complexe ». Comme le souligne un rapport de l’inspection générale de 2013[7], les difficultés de recrutement ne concernent en effet que « certaines disciplines », et peu importe après tout qu’il s’agisse de celles où il y a le plus de postes à pourvoir. Claude Lelièvre insiste opportunément sur l’exemple représentatif de l’agrégation de sciences industrielles de l’ingénieur, avec « 10 présents aux épreuves d’admissibilité pour une place offerte », preuve qu’il n’y a pas de crise des vocations et que la sélectivité des concours est toujours garantie.

Il est vrai que cette épreuve très spécifique ne concernait qu’une quarantaine de postes en 2013 alors que dans les deux disciplines offrant le plus de postes au Capes 2013, les mathématiques et les lettres modernes (1210 et 1000 postes, soit plus d’un tiers de l’ensemble des postes mis au concours 2013), il n’y avait respectivement que 1,36 candidats et 1,51 candidats pour un poste mis au concours. La moitié et les deux tiers des candidats présents ont ainsi été recrutés.

De toute façon les mathématiques et le français ne sont-elles pas des disciplines tout à fait secondaires dans nos collèges et nos lycées ?

Non, décidément, le succès des concours de l’enseignement en 2013 a été si franc que l’académie de Créteil a dû organiser, à la fin du premier trimestre de l'année scolaire, un forum de recrutement pour embaucher des contractuels et promouvoir les métiers enseignants auprès des étudiants[8], avec cet argument qui témoigne de leur attractivité : les métiers de l’enseignement permettent d’échapper au chômage !

@loysbonod

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Ces graphiques et d'autres encore peuvent être téléchargés ici pour une large diffusion.


[1] Communiqué : « Concours enseignants des 1er et 2nd degrés publics : des résultats qui attestent de la capacité retrouvée de l'éducation nationale à attirer les étudiants vers les métiers du professorat » (16 juillet 2013)

Concernant les admissibles du concours exceptionnel 2013, le communiqué affirme :

Les résultats d’admissibilité à la session 2014 exceptionnelle, qui ont été publiés lundi 15 juillet, tendent à corroborer ce constat global de nette amélioration des recrutements. [...] En outre, bien que des fragilités demeurent dans certaines académies et certaines disciplines, le taux de sélectivité s’est amélioré ou est resté stable partout sur le territoire et pour l’ensemble des disciplines. 

[2] « Le Monde », « Les résultats aux concours enseignants marquent un vrai regain d'intérêt pour le métier » (16 juillet 2013) et « Le recrutement de 43 500 enseignants confirme l'attrait retrouvé du métier » (30 août 2013)

[3] DEPP, « Les concours de recrutement de professeurs des écoles dans l’enseignement public à la session 2012 » (août 2013)

[4] Tous les chiffres des concours jusqu’en 2012 peuvent être consultés ici : http://www.iufm.fr/applis/concours/index.php

[5] Claude Lelièvre dans « L’Express » (29 juillet 2013) : « Concours enseignants: "Quels sens peut avoir une moyenne de 4/20?" »

[6] Claude Lelièvre sur « EducPros » (4 mars 2014) : « La "non attractivité" du métier de professeur. Désintox. » (4 mars 2014)

[7] Rapport conjoint IGEN/IGAENR : « Les difficultés de recrutement d'enseignants dans certaines disciplines » (juillet 2013)

[8] « Le Nouvel Observateur » du 9 décembre 2013 : « Enseignants: contre les clichés, l'académie de Créteil organise un forum de recrutement »