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Micro-analyse d'une séquence télévisuelle consternante

20180222

Après le président de la République, voici donc, avec l'un de ses ministres, la nouvelle étoile montante de la vie politique française.

Dans une sorte de fascination circulaire et auto-réalisatrice, les médias s'émerveillent depuis quelque temps du succès que rencontre M. Blanquer… auprès des médias. Ainsi, à l’occasion de « L’Émission politique » du jeudi 15 février signant la consécration de cette ascension, Léa Salamé a présenté le ministre en ces termes :

« Inconnu il y a encore un an, il est devenu une pièce maîtresse de la Macronie […] Quand on voit votre ascension depuis neuf mois que vous êtes arrivé au ministère de l’Éducation nationale, ministre de l’année pour le Trombinoscope, vous êtes partout cette semaine, à la Une de tous les journaux […] on peut se demander jusqu’où vous irez, monsieur le ministre. »

Les sondages laissent pourtant perplexes : à trois jours d’intervalle, l’un donnait 62% de bonnes opinions quand un autre donnait… 23%1. Dans ce dernier, on apprenait d'ailleurs que plus de la moitié des Français ne connaissaient pas Jean-Michel Blanquer et que les moins convaincus étaient également les plus jeunes.

Mais, à la fin de l’émission, les chiffres ont été sans appel : Jean-Michel Blanquer avait convaincu une proportion record de téléspectateurs : le ministre s’en est même dit « ému ». Et tant pis si l’émission n’a rassemblé que 1,54 million de téléspectateurs (7,2% du public) et qu’il s’agit de la… seconde pire audience de l'émission.

Pour le reste, un tel succès à l'issue l'émission n’était-il pas écrit à l’avance ?

Une bien faible contradiction

L’émission n’a guère fait l’explication des réformes : une seule, celle du lycée, a fait l’objet d’une présentation sommaire et superficielle (le changement de nom de la classe de Terminale étant cité en premier…), le tout sans aucune analyse critique, laissant toute latitude au ministre d’assurer lui-même cette présentation. Il était même venu, en bon pédagogue, avec un panneau à cet effet.

Un quart du temps de l’émission seulement a été consacré aux réformes engagées par l’actuel ministère : le représentant de la « France Insoumise » ou deux lycéens au demeurant affables ont pu poser des questions critiques : le ministre, exercé aux débats politiques, a pu répondre facilement et longuement à ces deux derniers, sans craindre de contradiction.

Pour le reste, les autres invités ont interpelé le ministre sur des questions sans lien direct avec ses principales réformes (laïcité, égalité garçons-filles, décrochage, importance de la culture, formation des enseignants) et pouvant facilement faire l’objet de consensus : le ministre s’est montré toujours à l’écoute et bienveillant. Certains invités se sont même montrés très consensuels eux-mêmes, comme Jack Lang (« L'invité inattendu », vraiment ?) allant jusqu’à féliciter le ministre.

L’absence de journalistes spécialistes des questions d’éducation a pu expliquer non seulement l’absence de questions pertinentes sur les réformes engagées mais une méconnaissance sidérante des questions scolaires.

Des accents poujadistes… sur le service public

Le tableau noir brossé de l'éternel « mammouth » (professeurs trop nombreux, dépenses d’éducation excessives) a rappelé les habituels anathèmes d’officines ultra-libérales comme l’iFRAP2. François Lenglet a dénoncé cette gabegie avec les mêmes termes :

« On figure parmi les pays qui dépensent le plus en pourcentage du PIB [...] Où passe l'argent ? Comment peut-on dépenser autant pour avoir des résultats aussi médiocres ? »

Les résultats de l’école, en fin de primaire ou de collège, sont effectivement médiocres et préoccupants. Mais les dépenses éducatives de la France sont tout à fait moyennes au collège et bien plus faibles en primaire que dans les autres pays européens3. En proportion du PIB, les dépenses publiques d’éducation ont d’ailleurs grandement baissé depuis quinze ans4.

« Les professeurs sont souvent plus nombreux en France qu'ailleurs » a asséné le ministre et « L’Émission politique » lui a donné raison… en commettant une erreur grossière (les chiffres du lycée sont pris pour ceux de toute l'école5) : en France, les taux d’encadrement sont en réalité scandaleusement faibles au primaire et au collège en comparaison des pays européens6.

Non, en France, on ne dépense pas trop pour l'école et non, en France, les professeurs ne sont pas trop nombreux : loin de là ! Et pourtant ces deux graves erreurs ont permis ensuite au ministre de fustiger à bon compte « la religion des moyens ».

Pour le reste, l’émission n’a fait que relayer la communication du ministère : par exemple, Léa Salamé affirmant benoîtement que le ministre « restaure les classes bilangues, relance le latin et le grec ».

Seule fausse note dans ce concert de louanges : confronté à la réalité des médiocres salaires des enseignants français, M. Blanquer a - maladroitement - invoqué la « considération immatérielle » dont devaient jouir les enseignants.

Considération dont l’émission a d’ailleurs donné un exemple : après la sympathique rediffusion d’images d’archives de Claude Allègre fustigeant l’absentéisme des enseignants ou leur scandaleuse formation professionnelle en dehors de leurs quatre mois de congés, M. Lenglet proposait, pour améliorer l’efficacité et la « productivité » du « mammouth », de faire travailler davantage les enseignants.

Un ministre modeste, modéré et consensuel

Mais c’est l’esprit même de « L’Émission politique » (au mauvais sens du terme) qui a permis à M. Blanquer de briller : pendant un tiers de l’émission7, les journalistes se sont essentiellement intéressés à la trajectoire politique de M. Blanquer. Or le ministre, recentrant autant que possible les débats sur l’école, n’en est paru que plus humble et sans autre ambition que la cause de son ministère.

Les journalistes se sont d’ailleurs désolés, à l’issue de l’émission, d’un ministre techno et pragmatique, refusant les étiquettes et se présentant comme non partisan : un homme politique « dés-idéologisé » en somme8. Ce blâme était, de fait, le meilleur éloge qu’on pouvait lui adresser dans une émission de grande audience : M. Blanquer serait ainsi l’homme du consensus que l’école attend depuis si longtemps.

L’impréparation journalistique, les préjugés poujadistes et l'agitation de repoussoirs comme Claude Allègre ou Najat Vallaud-Belkacem ont permis à l’actuel ministre d’apparaître comme un ministre de l’éducation idéal : bon connaisseur de ses dossiers, attaché à l’école, pragmatique, soucieux de réduire des dépenses excessives, modéré dans ses jugements et ses propos (il a ainsi rejeté l’expression de « mammouth »).

Pourtant les actions passées de M. Blanquer, directeur général de l'enseignement scolaire de Luc Chatel (et à ce titre réformant… la réforme du lycée qu'il a mise en place lui-même en 2010 - un échec flagrant !), ou ses réformes actuelles (sélection, productivité, réduction des coûts, autonomie des établissements, modèle du privé) s’inscrivent bien dans une honnête tradition libérale, d'autant plus efficace qu'elle apparaît plus discrète.

Le vrai scandale est que, par la vertu d'une émission caricaturale9, cette tradition libérale semble aujourd'hui la seule équilibrée.

@loysbonod

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Notes

[1] Sondage ODOXA réalisé les 13-14 février : http://www.odoxa.fr/sondage/ministre-de-leducation-plebiscite-tant-qualites-reformes-phares-quil-promeut/

Sondage IFOP réalisé les 9-10 février 2018 : http://www.ifop.com/media/poll/3969-1-study_file.pdf

« Les Français vous connaissent encore mal » a reconnu Léa Salamé. De fait, dans ce sondage, 51% des Français sondés déclarent ne pas le connaître suffisamment. Parmi ceux qui le connaissent, 23% ont une bonne opinion (voire excellente) et 20% une mauvaise (voire très mauvaise opinion) de Jean-Michel Blanquer. Il est beaucoup moins populaire chez les plus jeunes (12% de bonne opinion chez les 18-24 ans).

[2] L’iFRAP, entre autres, a pu dénoncer le surcoût des trente milliards ou sur le surnombre des professeurs. L’institut propose également d’augmenter le temps de travail des enseignants.

[3] Selon RSE 2017, la France se situe, pour la dépense d'éducation en pourcentage du PIB, dans la moyenne de l'OCDE en 2014 (3,8% contre 3,6% dans l'OCDE).

Un chiffre qui doit - de plus - être relativisé puisqu'il ne tient pas compte du nombre d'élèves or la démographie française est particulièrement dynamique. Si l'on observe les dépenses ramenées au nombre d'élèves, on s'aperçoit que :

- dans le second cycle du secondaire, les dépenses françaises par élève sont nettement supérieures (+33 et +36%).

- dans le premier cycle du secondaire, les dépenses françaises par élève sont exactement dans la moyenne de l'UE22 et de l'OCDE

- dans le primaire, les dépenses françaises par élève sont nettement inférieures (-15%)

[4] OCDE, Regards sur l'éducation 2015 et 2017 :

[5] Le fact-checking s’appuie sur une source n’indiquant que les seuls chiffres du lycée (cf infra).

[6] OCDE, Regards sur l'éducation 2017 :

[7] Combien de temps consacré à l'école ? Un tiers exactement de l’émission a porté sur des questions sans rapport avec l’école. Sur les deux tiers restants, des questions très spécifiques (la laïcité, l’égalité garçon-filles, la gratuité de la restauration scolaire) ou au contraire très générales (les dépenses éducatives excessives en France, le décrochage). Moins d'un quart du temps de l'émission a été consacré à la réforme du lycée et du baccalauréat.

- 3’43-13’58 Après un portrait de la personnalité du ministre, Léa Salamé lui a posé des questions sur l’actualité médiatique (le service civique, l’affaire Mennel, Nicolas Hulot et Gérard Darmanin, Johnny Hallyday), sur le bac obtenu par Jean-Michel Blanquer

- 13’59-27’45 La réforme du bac est présentée de manière extrêmement sommaire. Pour interroger le ministre, non pas des journalistes spécialisés dans l’éducation mais deux lycéens (avec quatre questions sur le grand oral, les inégalités des spécialités, la disparition du rite du baccalauréat, la pré-orientation en seconde ou la sélection à l’entrée dans le supérieur), à qui le ministre, en bon orateur, a pu répondre très longuement.

- 27’46-38’30 Les constats et questions de François Lenglet, très généralistes, sur les dépenses d’éducation et les résultats de l’école française.

- 38’31-44’02 Le QCM politique de François Lenglet (sans rapport avec l’école)

- 44’03-49’39 La séquence « Sans filet » sur le décrochage (sans aucune mise en perspective)

- 49’40-1’04’44 « L’invité inattendu » : Jack Lang avec des questions sur les rythmes scolaires (confondant le temps d’école et la répartition de ce temps sur la semaine), sur la formation des maîtres (trop dépendante des universités selon M. Lang), sur la culture à l’école

- 1’04’45-1’22’05 « Prise directe » avec un professeur interrogeant le ministre sur le combat pour la laïcité et une intervenante posant une question sur l’éducation à l’égalité filles-garçons

- 1’22’06-1’44’18 Le débat avec « Alexis Corbières » qui évoque d’abord les suppressions de postes ou de la formation initiale quand M. Blanquer était DGESCO, les dédoublements en CP de REP-REP+ puisant dans les autres moyens, la gratuité de la restauration scolaire.

- 1’44’19-2’05’27 « Le Baromètre » de Nathalie Saint-Cricq et Jean-Baptiste Marteau : des questions politiques sans lien avec l’école.

Les invités de « L’émission politique, la suite » n’étaient pour la plupart pas des connaisseurs de la question scolaire : Cédric Villani, Laetitia Strauch-Bonart, Gérard Miller, Abnousse Shalmani, Romain Goupil. Il est vrai que l’émission entend traiter des sujets de discussion sans lien avec « L’émission politique ».

[8] François Lenglet considère que Jean-Michel Blanquer n’a voulu parler que de l’école « et de ce point de vue j’ai été un peu déçu, un peu frustré : je m’attendais sur une émission comme celle-là à ce qu’il fasse des incursions dans d’autres territoires ». Nathalie Saint-Cricq, regrettant sa position de pragmatisme « dés-idéologisé », confirme : « On a tout fait pour qu’il fasse des incursions, justement ».

[9] Rêvons d'une autre émission politique et de quelques-uns des questions authentiquement politiques qui auraient pu être posées à M. Blanquer.

Comment comptez-vous lutter contre la crise des vocations sans précédent dans l’enseignement depuis 2011 ? La reconduction du gel du point d’indice de la fonction publique est-elle la meilleure façon d'y parvenir ?

Puisque vous réformez le lycée, quel bilan tirez-vous de la dernière réforme du lycée, que vous avez vous-même mise en place en 2010 ? La réforme précédente ne devait-elle pas rééquilibrer les filières ? Les enseignements d’exploration ne devaient-ils pas permettre aux élèves de mieux s’orienter ? L’accompagnement personnalisé de mieux lutter contre les difficultés scolaires ?

Comment, très concrètement, le contrôle continu pourra-t-il garantir l'égalité entre les candidats et le caractère national du baccalauréat ?

Pourquoi prétendez-vous restaurer l’enseignement des langues anciennes quand elle sont toujours aussi menacées au collège et, grâce à votre réforme, désormais au lycée ?

Pourquoi une nouvelle discipline (les « humanités scientifiques et numériques ») entrent-elles dans le socle de culture commune quand on ne sait pas encore ce qu’elles recouvrent ni qui assurera leur enseignement ?

Les « redéploiements » de postes (au lieu des « 12 000 instituteurs de plus » en CP et CE1 de l’éducation prioritaire) ne conduisent-ils pas nécessairement à dégrader l’enseignement dans les autres classes ou les autres niveaux ? Pourquoi le ministère ne communique-t-il d'ailleurs plus sur les classes et écoles fermées depuis 2016 ?

Pourquoi donnez-vous en exemple l’enseignement privé (et même privé hors-contrat avec la fondation « Espérance Banlieues ») quand la ségrégation scolaire actuellement subie par les écoles publiques atteint un niveau sans précédent ?

À quoi voit-on aujourd'hui, dans une école publique en crise, « la priorité à l’éducation » promise par le candidat à la présidence de la République Emmanuel Macron ?

Etc, etc.

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