La promesse des classes dédoublées en éducation prioritaire

20170904

Comme souvent, dans les campagnes politiques, on rase gratis. Avec les classes de douze élèves en éducation prioritaire, Emmanuel Macron avait trouvé, contrastant avec le flou du reste de son programme, sa mesure sociale emblématique (« la mesure la plus importante en faveur de l’éducation prioritaire depuis la création des ZEP en 1981 »1), aussi consensuelle et marquante pour l’opinion que les 60 000 postes de François Hollande. Avec le même risque d’une mesure en trompe-l’œil ?

Car l’application de cette mesure volontariste et plutôt enthousiasmante, qui pouvait laisser penser à des créations de postes massives, se révèle pour l'instant quelque peu décevante. Il est vrai que, sur sa réalité concrète, la presse fascinée n’avait guère posé de questions pendant la campagne présidentielle. Or, précisément, cette mesure a singulièrement évolué entre les discours d’avant élection et les communiqués de rentrée scolaire.

Au départ, la mesure devait concerner non seulement le CP et le CE1 mais également − le candidat s’y engageait – « la dernière année de maternelle »2. Un mois plus tard, il n’était plus question de maternelle3. Restait que la mesure s’appliquait à l’ensemble de l’éducation prioritaire et supposait au total « le recrutement de 12 000 instituteurs de plus. »4 « Nous arrêterons de saupoudrer les moyens » clamait alors le candidat5, qui promettait à la veille de son élection : « Cela sera fait dès septembre. »6

Pour bien mesurer l’effort, c’était presque autant que le nombre de postes d’enseignants mis au concours cette année en France pour le primaire : la promesse semblait donc irréaliste, d’autant qu’au même moment le candidat promettait la suppression de 120 000 postes de fonctionnaires. Mais les très médiocres taux d’encadrement de la France, comparativement à ses voisins européens, ne méritaient-ils pas cet effort ?

Las ! On a vite compris, de fait, que ce recrutement ne serait pas celui imaginé puisque « ils seront pour partie des créations nouvelles de postes et pour partie des embauches qui restent à faire sur les 60 000 programmées pour le quinquennat Hollande. » Une promesse fondée sur une autre promesse, en somme.

De même, à la veille de l’élection, l’entourage du candidat tempérait : cette mesure ne devait plus s’appliquer à la rentrée qu’aux élèves de CP de l’éducation prioritaire (près de 8 000 classes en REP et REP+). On a parlé ensuite des écoles de REP « quasiment à l’intégralité », puis de « la majorité des écoles de REP. »7

Après l’élection, brusque retour à la réalité : à la rentrée 2017, la mesure ne concernera plus que les CP de REP+, c’est-à-dire... moins de 15% des classes prévues au départ.

« 2 200 classes de cours préparatoires dans les réseaux d'éducation prioritaire renforcée (REP+) effectueront la prochaine année scolaire avec des effectifs de 12 élèves maximum. »8

Mais ce n’était que le début des déceptions. La prime pour l'enseignement en éducation prioritaire a finalement été remise à plus tard. Mais surtout, en fait d’« instituteurs en plus », il s’agit surtout de professeurs des écoles en moins là où ils existaient déjà. Partout où les postes faisaient défaut pour ce dispositif, les enseignants ont été recrutés sur les brigades de remplacement, sur d’autres dispositifs équivalents (« Plus de maître que de classes »), sur les postes pour la formation continue. Des ouvertures de classes ont été annulées, les effectifs des classes en dehors de ce dispositif ont pu augmenter dans certains départements en croissance démographique. Toutes les classes de REP+ n'ont d'ailleurs pas pu être réduites à douze élèves9.

Par redéploiement tous azimuts10, le ministère gère donc dans l’urgence la pénurie de la manière la plus invisible médiatiquement. Et tant pis, par exemple, si les effectifs augmentent partout ailleurs ou si les remplacements sont encore moins assurés qu’auparavant.

Or − on l'a vu − les expédients de dernière minute pour trouver des enseignants ou pour fournir de nouveaux locaux (selon le Ministère «  dans 86 % des cas, les locaux ont permis d’avoir deux classes de 12 élèves »11) à ces centaines de classes supplémentaires ne concernent, pour l’instant, qu’une petite fraction de l’éducation prioritaire (les CP de REP+). Compte tenu l’actuelle crise de recrutement ou de la réalité des locaux (il faut trouver encore plus de salles de classe supplémentaires), ils seront bien difficiles à généraliser au CE1 de REP+ et aux CP-CE1 − bien plus nombreux – de REP.

On pourra alors − à la rentrée 2018, nous promet-on désormais − juger plus sincèrement de cette « priorité » accordée par le président de la République à l’éducation, pour peu que les médias enquêtent sur la réalité de l’application de cette mesure.

En attendant, ce qui est prioritaire, c’est la communication et les photos de rentrée en cette période de sondages moroses : et ça marche12, puisque les Français approuvent massivement (comme en son temps la « dictée quotidienne ») une mesure de gauche dont l’application ne peut pas fâcher à droite puisqu’elle ne coûte, pour l’instant, rien ou presque.

Et pendant ce temps sont oubliés bien d’autres problèmes de notre système éducatif. Pour dédoubler les classes, une députée En Marche avait suggéré l’utilisation de paravents13. Le symbole est bien choisi : au-delà des classes très allégées pour les enseignants de REP+, cette mesure d’envergure finalement décevante, et avec des moyens réaffectés, s'apparente pour l'instant à un simple paravent.

@loysbonod


[2] « BFM » du 8 décembre 2016 : « Emmanuel Macron: "Il faut dédoubler les classes des premières années d'école dans les quartiers difficiles" »

« Dans les quartiers prioritaires, pour les deux premières années du primaire et la dernière année de maternelle, il faut dédoubler les classes. »

[3] « La Voix du Nord » du 12 janvier 2017 : « Emmanuel Macron invite les socialistes à le rejoindre »

« Ce n’est pas assez. N’enlever que trois ou quatre élèves par classe n’a pas beaucoup d’impact. Nous envoyons par ailleurs dans ces endroits difficiles les plus jeunes enseignants, qui n’ont pas choisi d’aller là-bas. Le cœur du problème est dans ces zones. C’est le résultat d’une politique qui a abouti à l’assignation à résidence de ces populations. C’est un passage à une discrimination positive territoriale qu’il nous faut. […] Ces élèves ont besoin de plusieurs dizaines, parfois centaines d’heures avec un adulte pour rattraper leur retard. Il faut dans ces zones, pour le CP et le CE1, diviser par deux le nombre d’élèves par classe. Cela concerne au total 6 000 classes pour chaque niveau, soit 12 000 instituteurs de plus . Ils seront pour partie des créations nouvelles de postes et pour partie des embauches qui restent à faire sur les 60 000 programmées pour le quinquennat Hollande. C’est un effort conséquent que je financerai intégralement par la correction des inefficacités du système actuel, notamment le coût du baccalauréat, sur lequel plusieurs centaines de millions d’euros peuvent être économisées. »

[4] « Europe 1 » du 14 janvier 2017 : « Macron veut 12.000 instituteurs de plus au CP et au CE1 »

« Emmanuel Macron souhaite diviser par deux le nombre d'élèves dans les classes de CP et de CE1 des zones d'éducation prioritaire, ce qui suppose le recrutement de 12.000 instituteurs de plus, a-t-il affirmé samedi à l'occasion d'un déplacement à Hellemmes (Nord). »

[6] « Les Echos » du 2 mai 2017 : « Douze élèves par classe : comment Macron compte s’y prendre »

« C'est l'une des mesures phares du programme d'Emmanuel Macron pour l'école : mettre douze élèves par classe dans les CP et les CE1 des établissements qui concentrent les plus grandes difficultés scolaires. Cela sera fait dès septembre, a promis le candidat d'En marche , indiquant qu'il faudrait pour cela 12.000 postes d'enseignant. Mais est-ce faisable dès la rentrée prochaine ? Selon son entourage, la mesure s'appliquerait en septembre à tous les élèves de CP des écoles les plus défavorisées - celles qui relèvent des réseaux d'éducation prioritaire renforcés (REP +) - et « quasiment à l'intégralité » des CP de l'éducation prioritaire. »

[7] « Localtis » (Caisse des dépôts des territoires) du 11 mai 2017 : « REP / REP+ - Les instances de pilotage de l'éducation prioritaire sont en (ordre de) marche »

[9] « Le Monde » du 4 septembre 2017 : « Classe de CP à douze élèves : « On n’a jamais eu de classes aussi réduites » » :

« En Seine-Saint-Denis, seules 56 % environ des classes de CP en REP + sont « physiquement » divisées en deux. Un dispositif qui suscite des craintes. »

[10] A lire sur l’application locale et concrète de cette mesure :

« L’Humanité » du 23 juin 2017 : « Éducation prioritaire. 12 élèves par classe, un casse-tête dans le 93 »

« Café pédagogique » du 3 juillet 2017 : « Blanquer et le dédoublement : Déjà mission impossible ? »

« Café pédagogique » du 4 juillet 2017 : « Dédoublements des CP : Ce qui change sur le terrain »

[12] « Huffington Post » du 4 septembre 2017 : « Premier jour de la rentrée: les Français plébiscitent les premières réformes de Jean-Michel Blanquer » :

« Interrogés par l'institut YouGov dans son baromètre du mois de septembre réalisé pour Le HuffPost et CNews, 70% des Français approuvent le dédoublement des classes de CP dans le réseau d'éducation prioritaire, mesure-phare de cette rentrée 2017-2018 et du programme présidentiel d'Emmanuel Macron. »