Pourquoi l’Éducation nationale traverse bien plus qu’une simple crise de recrutement

20170707

Peut-encore parler de « crise » quand les difficultés de recrutement, pour la septième année consécutive depuis 2011, sont désormais endémiques ? Et d’une crise « de recrutement » quand elle est, à l’évidence, bien plus grave ?

Une « crise de croissance »1 relativisait Claude Lelièvre il y a trois ans, et certainement pas une crise d’attractivité. La – relative – recrudescence des inscrits aux différents concours permettait aux différents ministres de s’enthousiasmer sur « l'attrait retrouvé du métier » et d’espérer rapidement un retour au plein recrutement2.

Et même en 2016, malgré la continuation de la pénurie, d’annoncer des lendemains qui chantent pour 20173… après l’élection présidentielle ! Sauf qu'on vient d'apprendre en 2017 que la crise est toujours aussi aiguë : dans le premier degré, près de six cent postes n’ont pu être pourvus et, dans le second degré, près de 1 300 postes n'ont pas été pourvus au principal concours de recrutement4.

Rien qu’au Capes externe de mathématiques, une des disciplines les plus sinistrées, ce sont plus de 3 300 professeurs qui n’ont pas été recrutés depuis 2011. Dans les académies, la pénurie est désormais installée de façon très concrète.

Deux grandes crises de recrutement historiques

Historiquement, l’Éducation nationale a connu deux grandes crises de recrutement conjoncturelles dans le passé.

La première crise, dans la première moitié des années 1960, fut mécaniquement causée par le baby-boom et la massification dans le secondaire (avec le recul, en 1959, de l’âge de l’instruction obligatoire à 16 ans).

La seconde crise, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, était également conjoncturelle : le nombre de postes ayant brutalement chuté à la fin des années 1970, le nombre de candidats avait également chuté. Si bien que, quand les postes ont recommencé à être ouverts au milieu des années 1980, les candidats faisaient défaut.

Ces deux crises de recrutement furent résorbées en quelques années.

La nature particulière de la crise actuelle

La crise actuelle est bien différente. Dans les années 2000, le nombre de candidats s’est effondré, au point de créer une pénurie dans les concours de l’enseignement à partir de 2011. Selon le ministère5, cet effondrement n’a fait que suivre la baisse du nombre de postes mis au concours.

On observe pourtant, dans bien des disciplines, que la chute du nombre de candidats est sans commune mesure avec la diminution du nombre de postes jusqu’en 2012 : elle l'anticipe même parfois !

Mais surtout, depuis 2013, on observe non seulement que la relative recrudescence des inscrits aux concours est bien inférieure au nombre de postes créés mais que, de plus, les inscrits eux-mêmes abandonnent en grand nombre : un tiers des inscrits en lettres modernes ont quitté la formation en 2016 « en majorité après la période de stage qu'ils effectuent en classe »6.

C’est ainsi que la crise est devenue endémique, avec, dans le secondaire, certaines disciplines particulièrement sinistrées (mathématiques, lettres modernes, anglais, lettres classiques, allemand). Il faut donc, cette fois-ci, chercher des causes autres que conjoncturelles.

Une crise minimisée par le ministère

Multipliant les campagnes de recrutement plus ou moins heureuses, les ministres de l’Éducation successifs ont pratiqué tantôt le déni tantôt la dissimulation : chaque année, le ministère préfère ainsi communiquer sur le nombre de créations de postes, d’inscriptions aux concours ou encore d’admissibles7 (avec des chiffres souvent peu fiables compte tenu des doubles inscriptions ou des doubles admissions) plutôt que sur le nombre d’admis.

Les notes techniques de la DEPP, très pudiques, ne fournissent pas le nombre de postes non pourvus chaque année (parfois plusieurs milliers)8. Quant au CNESCO, installé par le ministère, il ne recule devant aucun paradoxe : « y a-t-il vraiment, en France, une pénurie de recrutement ? »9

Mais d’autres indicateurs ne trompent pas, comme le taux d’encadrement en baisse ou la hausse du nombre d’enseignants non-titulaires (les contractuels)10.

Les autres indices d’une vocation qui disparaît

Si, en période de chômage, la pénurie aux concours, malgré tous les efforts pour admettre autant de candidats que possible11, ne suffit pas à convaincre de la gravité de la crise, d’autres indices en attestent. Les licenciements plus nombreux des stagiaires dès leur année de stage12, par exemple, trahissent la baisse de la sélectivité des concours et de la qualité des candidats.

Les admis aux concours de l’enseignement comptent une part croissante de reconvertis : on vient de plus en plus à l’enseignement en second choix de carrière. Inversement, les élèves de l’École Normale Supérieure sont de moins en moins nombreux à passer l’agrégation, à laquelle ils sont en principe destinés.

De même, les filières universitaires les plus propres à conduire vers l’enseignement souffrent plus que les autres : les lettres classiques sont ainsi, d’une certaine manière, à la proue du naufrage. Il y a parfois plus de postes de lettres classiques que de candidats et deux tiers des postes à pourvoir depuis 2011 n’ont pas été pourvus.

Enfin, dans l’Éducation nationale elle-même, les démissions sont plus nombreuses.

Les causes profondes d’une crise inédite

Les causes sont connues. Des études longues (plus longues encore depuis la réforme de la mastérisation en 2010), sanctionnées à la fin par un concours difficile. Pour un métier moins bien rémunéré  décennie après décennie (et, en moyenne, moins rémunérateur que tous les autres diplômes du supérieur13) et dont les conditions d’exercice (première affectation dans des académies lointaines et déficitaires, avec des publics difficiles, taux d’encadrement faible) sont désormais connues de l’ensemble de la population, même si, pour certains idéologues, il ne s’agit que de « clichés qui nuisent »14.

Les enseignants eux-mêmes sont de plus en plus dépossédés de leur métier : une formation parfois infantilisante, une liberté pédagogique de plus en plus écornée, une « posture » enseignante de moins en moins reconnue, des disciplines elles-mêmes de plus en plus remises en cause dans le secondaire. Le tout dans une déconsidération générale : les enseignants doivent désormais être « managés » comme des chevaux au manège.

On le voit : il faut bien du courage pour se lancer aujourd’hui dans la carrière enseignante. Et, à vrai dire, les perspectives offertes par la nouvelle majorité sont malheureusement de nature à aggraver davantage cette crise.

Il y aurait bien des mesures à prendre pour redonner au métier son attractivité mais la première d’entre elle est de faire acte de lucidité : ce que nous vivons n'est pas une crise conjoncturelle de recrutement, comme on voudrait nous le faire croire, mais une crise profonde des vocations.

Or l'enjeu n'est pas ici celui d’une corporation : cette crise touche au cœur vivant de l’école et de ce que celle-ci représente dans notre société. Y répondre ou pas est tout simplement un choix de société.

@loysbonod


[2] « Le Monde » du 30 août 2013 : « Le recrutement de 43 500 enseignants confirme l'attrait retrouvé du métier ».

Benoît Hamon soulignait « l'attractivité plus grande du métier d'enseignant » dans le « Café pédagogique » du 13 juin 2014 ou dans ce communiqué du 15 juillet 2014 : « Session 2014 des concours : Benoît Hamon se félicite du regain d'attractivité pour les métiers enseignants ». Najat Vallaud-Belkacem le martelait la même année, dans un communiqué du 18 novembre 2014 : « L'Éducation nationale recrute et les candidats sont au rendez-vous ».

[3] Communiqué du MEN le 15 décembre 2016 : « Un effort sans précédent au service de la réussite de tous les élèves » : « le nombre de créations de postes va donner aux académies des marges de manœuvre sans précédent au service de la réussite de tous les élèves. »

[4] « Café pédagogique » du 26 juillet 2017 : « Primaire : 600 postes non pourvus aux concours de CRPE ».

« Café pédagogique » du 5 juillet 2017 : « Capes : Un poste sur cinq non couvert en 2017 »

Capes externe

 2011 2012 2013  2014 2015 2016  2017

Taux de postes non pourvus

(hors doubles admissions)

 17,0%  14,5%  15,8%  23,8%  14,5% 15,0%  17,8%

[5] DEPP, note d'information n° 24 (juin 2014) : « L'attractivité des concours de recrutement des enseignants du second degré public : une étude rétrospective » :

« le nombre de candidats présents aux concours s’adapte à l’évolution du nombre de postes, avec un retard d’environ trois années. »

[7] Un exemple récent : sur son blog du 16 décembre 2016, la ministre s’appuyait sur le nombre de candidats inscrits :

« Nous sommes enfin sortis de la situation de 2013 où le nombre de postes était, dans certaines matières, supérieur à celui des admis aux concours. Les concours font le plein cette année : depuis 2012, le nombre de candidats a augmenté de 70% et nous enregistrons 190 000 candidats pour 31 000 postes 1er et second degré confondus ».

Sur le nombre d’admissibles, nous avons analysé ici plusieurs exemples de communication trompeuse.

« Piège à con(cour)s » (février 2013)

« Piège à con(cour)s (suite) » (juillet 2013)

« Le franc succès des concours de l’enseignement » (mars 2014)

[8] Un exemple avec les deux notes de la DEPP mai 2016. Un calcul laborieux a permis de montrer que plus de 3600 postes n’avaient pas été pourvus en 2015 (voir à la suite).

[13] OCDE, Regards sur l’éducation 2016, D3.2a : « Salaire effectif des enseignants par comparaison avec les revenus d’autres actifs occupés diplômés de l’enseignement tertiaire (2014) ».

[14] « 20 minutes » du 2 septembre 2014 : « École : Pourquoi les profs manquent-ils à l’appel ? ».

« Enfin, l’image du métier d’enseignant véhiculée par les médias et les syndicats aurait contribué à sa dévalorisation sociale ces dernières années. « Le grand public retient l’image d’un prof dans un quartier difficile qui a un métier impossible », confirme François Dubet, sociologue de l’Education. […] Pour François Dubet, il est urgent de dépoussiérer l’image des profs : « Les syndicats d’enseignants ont aussi leur rôle à jouer dans ce domaine. Il faut sortir de la logique de la plainte et arrêter de présenter le métier comme étant abominable », insiste-t-il. »