Un exemple de raccourci médiatique durable

La souffrance scolaire, mythe utile

En France spécifiquement, l’école serait une source de souffrance pour les élèves.

Voilà ce que répètent à l’envi les réformistes de tout poil pour justifier de nouvelles réformes, plus aberrantes les unes que les autres et plus absurdes encore que les précédentes, dans le but affiché d’améliorer le bien-être des enfants à l’école, pourtant déjà « au centre du système » depuis vingt ans : réforme des rythmes scolaires, refonte du statut des enseignants, suppression du travail à la maison, de la notation et du redoublement, orientation choisie, renoncement à l'effort et recherche du plaisir.

On a pu ainsi entendre le Ministre de l’Éducation affirmer que les élèves français sont « ceux qui souffrent le plus, avec les petits Japonais » et que « nous sommes le pays où les adolescents se suicident le plus [...] tout cela est lié [...]. »[1]. Dans le rapport de la concertation « Refondons l’école de la république », publié le 5 octobre 2012, ce mal-être des élèves est supposé se généraliser et même expliquer la violence scolaire[2] !

Un tableau d'une rare noirceur, donc.

Or, d’après ce rapport de l’OCDE publié en 2011, le taux de suicide des adolescents est en France l’un des plus bas des pays de l’OCDE. La Finlande, ce pays utopique du bonheur et de la réussite éducative, a un taux de suicide des adolescents trois fois supérieur au nôtre...

Plus subtile : l’étude de l’OCDE supposée montrer en 2009 une généralisation du mal-être scolaire en France date en réalité de 2003[3]. Il s’agit d’une étude ponctuelle qui ne montre aucune évolution particulière. Mais surtout l’item soumis aux élèves n’était pas « L’école est un endroit où je me sens bien » mais très exactement « où je me sens chez moi. », ce qui change quelque peu. La phrase d’origine soumise aux élèves anglophones était : « School is a place where I feel like I belong » (« L’école est un lieu où je me sens à ma place »).

PISA 2003 Le mal-être des élèves français

Trois erreurs factuelles, donc, dans le rapport de la concertation, dont on voit bien que la dernière est la plus grave. Les résultats alarmants de la France (41ème et dernier pays de l’OCDE avec 55% d'enfants en souffrance scolaire contre 19% en moyenne pour l’OCDE et seulement 7 pays au dessus de 30%, dont - quel hasard - la Belgique à 44% !) doivent en effet être relativisés par cette traduction bien mal choisie : les élèves anglo-saxons se sentent à juste titre à leur place à l’école, et les élèves français ne se sentent pas - à juste titre - chez eux quand ils sont à l’école !

D'ailleurs, pour les autres items sur le même sujet, la France est parfaitement dans la moyenne de l'OCDE, mais personne ne semble s'être ému de l'écart étonnant pour le seul item « Je me sens chez moi », abondamment cité par tous les réformistes et repris sans broncher par la presse.

Nos élèves ne sont peut-être pas les plus heureux du monde, mais rien ne permet d’affirmer qu’ils sont les plus malheureux, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire. Avec les intentions que l'on devine.

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Suite de cet article : "À l’école comme chez moi" (11 janvier 2014)

[1] Sur Europe 1 le 8 juin 2012 :

« Les sociologues disent, concernant les enfants français, [que] ce sont ceux qui souffrent le plus, avec les petits Japonais. On ne peut pas en être fiers collectivement, il y a le plus de stress, de souffrance et même de suicides en France, il n'est pas interdit d'apprendre et d'être heureux et même, pour être motivé à apprendre, il faut avoir un peu de plaisir ».

Sur France Culture le 20 septembre 2012 :

« Nous sommes le pays où les adolescents se suicident le plus [...] tout cela est lié [...]. »

[2] Rapport de la concertation, p. 17 :

« Le mal-être scolaire s’incarne aujourd’hui dans des statistiques qui tendent à converger. Il touche désormais une partie non négligeable des enfants et, par ricochet, des familles, ainsi que des enseignants. […] Elles varient désormais fortement en fonction du niveau d’enseignement(3), des lieux de scolarisation – favorisés ou non – ainsi que des disciplines dont certaines, notamment celles appuyant la sélection, sont devenues anxiogènes pour les élèves parvenus à des étapes déterminantes de leur cursus. Dans les cas extrêmes, au-delà du stress, ce mal-être scolaire contribue à la montée des incivilités, voire des actes de violence qui se trouvent concentrés dans certains établissements.

[3] Learning for Tomorrow’s World, First Results from PISA 2003 (p. 129) ; en français, L’apprentissage des élèves : attitudes, engagement et stratégies (p. 137).

Par exemple, à 15 ans dans PISA 2009, à l’item « L’école est un endroit où je me sens bien », seuls 45 % des élèves français se déclarent d’accord ou tout à fait d’accord avec cette affirmation, contre 85 % en moyenne dans les pays de l’OCDE. »