Michel Serres ou les minuscules réécritures de l’Histoire

Deus ordinator

L’histoire – dans son acception moderne – du mot « ordinateur », qui aura bientôt soixante ans, réserve quelques surprises pour qui a la curiosité de s’y intéresser. C’est en effet une histoire avec laquelle l’académicien Michel Serres a pris de petites libertés.

Cette histoire est pourtant bien connue (voir par exemple cet article de « La Croix » du 15 août 2007 : « Ordinateur, de la théologie à l’informatique »).

 

1955

En 1955 François Girard, responsable en France de la promotion d’IBM, est chargé par sa direction de trouver un nom français pour ces toutes nouvelles machines américaines, les computers. Il adresse une lettre en ce sens, avec explications et brochures descriptives, à son ancien professeur Jacques Perret, un philologue agrégé de grammaire et docteur ès lettres.

Le professeur à la Sorbonne fait la réponse suivante à la direction d’IBM (dont on peut consulter en ligne la reproduction manuscrite intégrale) :

Le 16 avril 1955

Cher Monsieur,

 

Que diriez-vous d’« ordinateur » ? C’est un mot correctement formé, qui se trouve même dans le Littré comme adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde. Un mot de ce genre a l’avantage de donner aisément un verbe « ordiner », un nom d’action « ordination ». L’inconvénient est que « ordination » désigne une cérémonie religieuse ; mais les deux champs de signification (religion et comptabilité) sont si éloignés et la cérémonie d’ordination connue, je crois, de si peu de personnes que l’inconvénient est peut-être mineur.

D’ailleurs votre machine serait « ordinateur » (et non ordination) et ce mot est tout à fait sorti de l’usage théologique. « Systémateur » serait un néologisme, mais qui ne me paraît pas offensant ; il permet « systématisé » ; - mais système ne me semble guère utilisable - « Combinateur » a l’inconvénient du sens péjoratif de « combine » ; « combiner » est usuel donc peu capable de devenir technique ; « combination » ne me paraît guère viable à cause de la proximité de « combinaison ». Mais les Allemands ont bien leurs « combinats » (sorte de trusts, je crois), si bien que le mot aurait peut-être des possibilités autres que celles qu’évoque « combine ».

« Congesteur », « digesteur » évoquent trop « congestion » et « digestion » « Synthétiseur » ne me paraît pas un mot assez neuf pour designer un objet spécifique, déterminé comme votre machine. En relisant les brochures que vous m’avez données, je vois que plusieurs de vos appareils sont désignés par des noms d’agent féminins (trieuse, tabulatrice). « Ordinatrice » serait parfaitement possible et aurait même l’avantage de séparer plus encore votre machine du vocabulaire de la théologie. [...]

N’hésitez pas à me donner un coup de téléphone si vous avez une idée qui vous paraisse requérir l’avis d’un philologue.

Vôtre

Jacques Perret

 

1997

Cette version est accréditée par Le Trésor - Dictionnaire des sciences, publié en 1997 sous la direction de Michel Serres, malgré une confusion visible entre le philologue Jacques Perret (1906-92) et l’écrivain Jacques Perret (1901-92).

Entré dans la langue française au XVe siècle, « ordinateur » vient d’un vieux mot de latin d’église qui désignait, dans le rituel chrétien, celui qui procède à des ordinations et règle le cérémonial. Tombé en désuétude, il a été exhumé en 1956 par un écrivain français, Jacques Perret, sollicité par un fabricant américain d’ordinateurs de bureau, soucieux de franciser les dénominations de ses produits pour s’implanter plus facilement dans notre pays. L’usage contemporain a repris l’idée originelle de mise en ordre et s’est imposé comme traduction officielle de l’anglais computer, terme venant, lui aussi, du latin d’église, comput, qui se référait, à l’origine, aux calculs établissant les dates des fêtes mobiles dans le calendrier. La traduction est heureuse, car l’anglais computer signifie précisément « calculateur », ce qui est impropre à désigner les ordinateurs.

Article « Ordinateur », Le Trésor – Dictionnaire des sciences,

sous la direction de Michel Serres et Nayla Farouki, Flammarion, 1997.

On remarque néanmoins que – tout philologue latin ou théologien qu’il fût –, Jacques Perret, ne songeait pas à l’ordination des prêtres mais au mot français « ordinateur » tel qu’il est attesté depuis 1491, au sens de « qui met l’ordre, qui arrange ». C’est-à-dire dans le prolongement du mot latin ordinator tel qu’on peut le rencontrer déjà dans La Cité de Dieu de Saint Augustin (par exemple « Deus ergo naturarum omnium sapientissimus conditor et justissimus ordinator » XIX, 13 : « Dieu donc, créateur très sage et ordonnateur très juste de toutes les natures »).

Peu importent ces petites approximations, l’explication du mot « ordinateur » et le sens à lui donner n’appartiennent déjà plus à Jacques Perret :

Nouvel économe de pensée par ses capacités de stockage, de vitesse de calcul, par ses algorithmes et ses scénarios, l’ordinateur jour, aujourd’hui, le rôle de ces deux facultés, de raison et de mémoire, ainsi que de leur lien ; jamais notre capacité de compréhension n’égalera les performances mnémoniques de cette machine. Concurrence sur les lieux même des ses anciennes victoires, l’ancien rationnel gardera, sans doute, un rôle de cadre ; mais pour connaître un à un tous les individus et compter tous les cheveux de leur tête, on disait jadis de Dieu – l’ordinator de la théologie médiévale – qu’il n’avait pas d’idée générale : et, certes, il n’en avait pas besoin, sa mémoire infinie lui suffisait. Nos machines nous rapprochent de ce modèle-là, puisque leur mémoire nous dispense de toute économie de pensée.

Préface de Michel Serres, Le Trésor – Dictionnaire des sciences,

sous la direction de Michel Serres et Nayla Farouki, Flammarion, 1997.

Dans l'esprit de Saint Augustin, la notion d'ordinator n'a pourtant pas grand chose à voir avec la mémoire.

 

2004

Sept ans plus tard l’histoire du mot « ordinateur » devient très différente, et Michel Serres devient même un protagoniste secondaire d'une scène nettement plus romancée :

J’ai assisté, à la fin de la guerre, à une discussion formidable entre des scientifiques de l’École normale supérieure qui venaient de rapporter des États-Unis le computer. Il était clair qu’on ne pouvait traduire ce mot par “compteur” puisqu’il existait déjà des compteurs à gaz et des compteurs électriques. Cela se passait au cours d’un repas auquel participaient par hasard leurs collègues littéraires latinistes. Un spécialiste de latin médiéval a fait tout d’un coup remarquer que les performances de cette nouvelle machine ressemblaient fort à ce que saint Thomas d’Aquin dit de l’entendement de Dieu, qu’il appelle deus ordinator. Le mot ordinateur était né.

« La langue avance comme un glacier », entretien avec Michel Serres,

Le Français dans le monde, n° 333, 8-9, 2004.

Dans l'esprit de Saint Thomas, la notion d'ordinator a plutôt à voir avec la finalité de toutes choses ordonnées les unes par rapport aux autres comme les parties d'un tout.

 

2006

Deux ans plus tard, la seconde version tente la synthèse avec la première version officielle et Jacques Perret réapparaît, bien que professeur à la Faculté de lettres de Paris :

Un jour, en 1955, des scientifiques discutaient de la manière d’appeler cette nouvelle machine ; ils dînaient à côté d’un de leurs collègues, J. Perret, qui n’était ni mathématicien, ni physicien, mais professeur de latin du Moyen Âge, et spécialiste de théologie. Il ne comprenait rien à ces machines, mais, entendant ses amis vanter leurs performances, il sort de ses nues, s’adresse à eux et leur dit : « Je connais tout à fait cela ; ainsi compte et crée le Deus ordinator de la théologie », le « Dieu ordonnateur du monde, des choses et des hommes ». Notre mot, « ordinateur », venait de naître : le mot latin, non le mot français !

Michel Serres, Petites chroniques du dimanche soir.

Entretiens avec Michel Polacco, Le Pommier, 2006

On retrouve dans cette sympathique mise en scène le topos de l’érudit littéraire, hermétique à la science mais saisi d’une inspiration géniale : on est bien loin de la démarche commerciale d’IBM et des tâtonnements linguistiques de Jacques Perret.

 

2013

A l'occasion d'une conférence donnée le 29 janvier 2013, le récit, s'étoffant et fourmillant désormais de détails, s'embrouille malgré tout quelque peu :

La scène se passe à l'École normale supérieure dans les années 50. C'est les années où votre serviteur était là, présent. Je n'étais pas présent à la scène mais j'étais voisin, et la scène se passe au restaurant de l’École normale, qu’on appelait « Le Pot ». Et vous le savez, cette École normale a la caractéristique de mélanger les scientifiques et les littéraires. Et à chaque table du restaurant le mélange avait lieu. Et dans la table dont je parle, il y avait six à sept scientifiques et un seul littéraire : les mélanges peuvent être ainsi par hasard. Et les scientifiques venaient de recevoir dans leurs laboratoires les nouvelles machines qu’à l’époque on appelait computers. Alors ils détaillaient les performances de ces machines, les résultats qu’on pouvait obtenir en les utilisant et ils en parlaient avec beaucoup d’enthousiasme. Et tout d’un coup l’un d’eux dit : « Mais comment allons-nous, en langue française, appeler ces machines ? » Et les autres disent : « On ne peut pas les appeler des compteurs, qui est la traduction exacte de computers, puisque ce mot est déjà pris pour le compteur à gaz et le compteur d’électricité. » Et ils s’avisent que le littéraire est là et ils disent : « Et toi, littéraire, tu pourrais nous aider à trouver ce mot-là ? – Oh, le littéraire dit, je ne comprends rien à ce que vous dites : je suis spécialiste du latin tardif tel qu’il s’utilisait dans la théologie médiévale du XIIe siècle. Mais je suis plein de bonne volonté, ajoute-t-il, mais expliquez-moi précisément ce que fait cette machine. » Et les autres, avec beaucoup d’assurance et de volubilité, d’expliquer à ce pauvre ignorant les magnifiques performances extraordinaires de ces machines. Et à ce moment-là l’œil du médiéviste s’illumine de façon extraordinaire : « Mais je connais ça de façon très très bien : c’est le deus ordinator de la théologie médiévale. Le mot était trouvé. Et en effet « ordinateur » vient de cet épisode, de cette anecdote significative qui montre à quel point l’innovation peut arriver lorsqu’on mélange des genres et lorsqu’on ne les mélange pas on est certain que l’innovation ne viendra pas. Et cette innovation est intéressante au moins au point de vue de la nomination puisque cette machine est beaucoup plus un ordinateur qu’un compteur. C’est un compteur évidemment pour ce qui concerne les programmes mais c’est un ordinateur du point de vue de ses performances générales.

Discours prononcé par Michel Serres

à la Conférence inaugurale du Programme "Paris Nouveaux Mondes" (2013)

Parallèlement à cette conférence, de façon plus radicale et saisissante, l’histoire du mot « ordinateur » connaît enfin une dernière évolution – plus radicale encore – à l’occasion d’un entretien récent accordé par Michel Serres à « L’Express » :

– Où étiez-vous en 1953 ?

– J’étais à l’École normale supérieure et je garde de cette année-là un souvenir très concret. La scène se passe au réfectoire de l’école, où nous sommes regroupés par tables de huit ou dix, scientifiques et littéraires mélangés. Les scientifiques discutent avec beaucoup d’animation de la machine qu’ils viennent de recevoir des États-Unis et qui s’appelle un « computer ». Ils se demandent comment ils pourraient l’appeler en français. Ils se tournent alors vers moi : « Et toi, tu es spécialiste de quoi ? » Je réponds : « Je suis spécialiste du latin tardif de la théologie du Moyen Âge. – Ce n’est pas toi qui vas nous aider à trouver un nom pour cette machine-là. Et qu’est-ce qu’elle fait cette machine ? – C’est très simple, elle calcule. » Et on me décrit les capacités infinies de cette invention. J’ai simplement dit : « Je connais tout à fait ça, on le trouve dans la théologie du Moyen Âge : deus ordinator, celui qui met de l’ordre. » Le mot était trouvé. C’était un ordinateur.

Entretien avec Michel Serres « Il n’y a pas de raison d’avoir peur »,

propos recueillis Christian Makarian, « L’Express » (23 janvier 2013)

Sauf grave coquille journalistique, une bien belle réécriture de l’Histoire par Michel Serres, qui – il est vrai – n’en est pas à sa première approximation : à longueur d’entretiens, le vieux philosophe répète à l’envi, pour justifier son optimisme numérique béat que le copier-coller est l’équivalent de la citation, que la communauté Facebook est quasi-équipotente à la population mondiale ou encore qu’un être humain sur deux est aujourd’hui équipé d’un smartphone (lui donnant supposément le même pouvoir que les rois d’autrefois). Du reste Michel Serres, oracle des temps moderne, aime à répéter combien il avait – avant tout le monde – compris le sens de l’Histoire et ainsi prédit les réseaux sociaux de 2010 dès les années 1960 !

Deus ordinator

Dès lors, pour qui chante les louanges de l’ordinateur, n’est-il pas légitime de s’attribuer la paternité de son nom français ? Jacques Perret, décédé il y a vingt ans, ne pourra pas le contredire. Ni personne d’autre d’ailleurs, tant est grande l’aura de notre penseur national.

L’Histoire a quelquefois besoin d’un deus ordinator. Et charité bien ordonnée…

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Article édité le 15 août 2013 avec deux versions supplémentaires (2004 et 2013).