Vive les classements annuels des lycées !

Le paradoxe du cochonnet

Comme chaque année, vers le mois de mars, quand les parents d'élèves inquiets commencent à penser à l'orientation de leurs enfants, la presse publie dans un bel ensemble les résultats au Baccalauréat de tous les lycées français, en s’appuyant sur les chiffres bruts communiqués par le Ministère de l’Education nationale.

La mise en concurrence des établissements est en effet vendeuse et chaque journal met un point d'honneur à offrir à ses lecteurs son palmarès maison[1]. Cette obsession de la réussite et du classement ne laisse pas d’étonner quand par ailleurs certaine fédération de parents d’élèves demande à grands cris l’arrêt des notes et de la pression exercée par l'institution scolaire sur les élèves.

En même temps, quoi de mieux que tous ces comparatifs quand on réclame « l'orientation choisie » ?

Certes, d’un point de vue statistique, il est évidemment délicat de comparer des lycées qui par bien des aspects ne sont en rien comparables, ne serait-ce que par leurs effectifs en terminale (de 20 élèves à plus de 600 élèves), les voies proposées (la voie professionnelle n’est pas prise en compte dans certains classements), les séries (avec parfois seulement deux candidats dans une série) ou plus simplement par la différence de moyens entre établissements publics et établissements privés.

Si l’on s’en tient au seul « taux de réussite » au Bac (à vrai dire le premier critère retenu par les parents d’élèves), le constat qui s’impose est celui d’une réussite éclatante de tous nos lycées, avec des résultats d’une homogénéité chaque année plus grande. Pour qui s’interroge sur ce ce qu’est devenu le Baccalauréat, rien d’étonnant.

Malheureusement la principale conséquence de ce succès saisissant est qu’aucun classement sérieux n’est possible.

 

Le paradoxe du cochonnet

Un rapide calcul à partir des données ministérielles montre en effet que plus des trois quarts des lycées dépassent le taux moyen de réussite, lui-même déjà très élevé de 84,5%, toutes séries confondues. Dans les séries générales, les plus consultées de ces classements, on frôle même les 90% de réussite.

Les écarts – dans un mouchoir de poche – sont donc aujourd’hui minimes, voire infinitésimaux : 55% des lycées obtiennent plus de 90% de réussite dans toutes les séries et, à Paris, presque un quart des établissements obtiennent même 100% de réussite !

Ces différences de quelques pour cent ne permettent en aucun cas de conclure quoi que ce soit concernant la valeur des lycées. C’est une sorte de jeu de courte-paille où les pailles, taillées sur mesure, sont à peu près de la même longueur. Dans ces circonstances, l’échec d’un seul élève peut d’une année sur l’autre faire dégringoler une bon lycée dans le classement et le transformer en lycée simplement moyen. A l'inverse, avec ses 100% de réussite en 2012 et ses seulement 43 candidats répartis en trois classes, le lycée Averroès de Lille est aujourd'hui porté au pinacle : avec 88% en 2011 il était pourtant relégué dans la seconde moitié du classement l'an passé...

Et c’est ainsi que chaque année on assiste à une joyeuse et amnésique redistribution des rôles, façon chaises musicales, où chaque lycée peut espérer un jour son heure de gloire.

Un petit détour méridional permet d’éclairer ce phénomène : le paradoxe du cochonnet, que les joueurs de pétanque connaissent bien : plus le cochonnet est lancé près et facile à atteindre, plus la partie est hasardeuse. Toutes les boules se retrouvent en effet voisines du cochonnet et la victoire se joue à rien.

On peut appliquer ce paradoxe au Baccalauréat : avec plus des trois quarts des lycées obtenant un taux de réussite supérieur à 84,5%, la réussite et le classement des lycées s’apparente à une plaisante pagnolade.

 

L'égalité des chances, enfin atteinte

Certes, dans un suspense chaque année renouvelé, les places dans le classement sont redistribuées. Mais au fond, dans ce grand jeu de loterie qu’est devenu le Baccalauréat, tout le monde reste plus ou moins gagnant. C’est d’ailleurs la vraie raison qui pousse le Ministère à communiquer chaque année ces résultats, lesquels démontrent de façon irréfutable la hausse du niveau scolaire des élèves, la réussite éducative de tous, ou presque, et surtout la réalisation de cet objectif républicain : l’égalité des chances (précisons : en fin de scolarité). Rappelons que le taux d’accès d’une génération au Baccalauréat a atteint l’an passé un record inégalé sous la République, avec 77,5% d’une génération.

Peu importe si les études internationales ont le mauvais goût d’être bien moins enthousiastes à propos de notre système scolaire apparemment si performant.

Pour faire bonne mesure – certains lycées s’obstinant malgré tout à obtenir des résultats décevants – le Ministère insiste beaucoup  (en imposant d’ailleurs à la presse un encadré explicatif) sur un indicateur complémentaire : la « valeur ajoutée » des lycées, qui permet d’égaliser encore ces beaux résultats républicains. Un taux de réussite un peu en dessous de la moyenne est ainsi compensé par la grande « valeur ajoutée » du lycée, savamment calculée dans les bureaux du Ministère à partir de données sociologiques et, à la façon des normes soviétiques, du taux attendu de réussite de chaque lycée.

La conclusion de ces deux indicateurs – taux de réussite et valeur ajoutée – s’impose comme une vérité rassurante : à quelques exceptions près, tous les lycées se valent. Les mauvais lycées ne sont pas si mauvais et les bons ne sont pas si bons. Une belle opération de lissage démocratique, en somme, à laquelle participe vertueusement la presse.

Chose amusante : avec un taux attendu de 100% de réussite, un lycée prestigieux comme Henri-IV ne peut  – en bonne logique – apporter aucune « valeur ajoutée » à ses élèves. Les lycées réputés d’élite ne sont d’ailleurs pas toujours les mieux classés dans le palmarès mais – étrangement – ils continuent d’être très demandés.

A la vérité, puisque aujourd’hui tout le monde a le Bac ou presque, c’est la voie, la série ou la mention qui font la différence, comme chacun le sait. La série scientifique de la voie générale est ainsi à elle seule une sorte d’équivalent du Bac d’autrefois. En Suisse, depuis cette année, le Baccalauréat littéraire français n'est ainsi plus admis pour entrer à l’université, et une mention est nécessaire pour les autres séries générales.

Si l’on voulait vraiment classer les lycées – ce qui n’est pas nécessairement une bonne idée, sauf à vouloir constater lucidement l'échec de l'école –, il conviendrait, davantage que le seul taux de réussite, désormais vide de sens, de prendre en compte les résultats obtenus par les élèves à l’examen, avec leur série, ou à défaut leurs mentions.

Ou mieux : de redonner un vrai sens à l'obtention du Baccalauréat.

Mais ce serait lancer le cochonnet beaucoup trop loin et risquer de rendre trop criantes les réelles inégalités qui continuent d'exister entre les lycées et entre les élèves.

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Article édité le 30/03/13.