Quand un psychologue médiatique vire (encore une fois) sa cuti

Les petits et l'écran

Dans le journal de « France 2 » ou dans un article du « Figaro »[1], à propos des « baby-tablettes » vendues aux États-Unis et supposées « aider au développement des bébés » (on peut les suspendre avec un bras au dessus des transats pour bébés), Serge Tisseron, rapporteur de l'Académie des sciences, a exprimé une position de principe très ferme et sans appel :

 Le Figaro. - Ces tablettes spécifiquement développées pour des bébés sont-elles néfastes ?
Serge Tisseron. - La prudence est de mise. L'avis rendu par l'Académie des sciences se fait l'écho d'un grand nombre de travaux publiés sur le sujet qui déconseillent absolument l'usage des tablettes avant 3 ans.

Pourtant, quand on relit l’Avis de l’Académie des sciences début 2013 (pp. 33-34), avis dont Serge Tisseron fut coauteur, on trouve une recommandation bien différente. Nous surlignons en gras les passages les plus intéressants :

5.4.1. Les bébés (de 0 à 2 ans)

Les bébés arrivent au monde avec un très bel héritage : le cerveau humain qui va permettre d’établir, au cours du développement, 1 million de milliards de connexions entre neurones. Tous les spécialistes s’accordent aujourd’hui sur le fait que ce développement neurocognitif est contrôlé à la fois par les gènes et par les conditions de l’environnement, c’est-à-dire l’expérience. Les écrans et outils numériques font désormais partie de cet environnement culturel et technologique. Dès la naissance le bébé est génétiquement programmé pour apprendre. Aussitôt nés, les bébés sont ainsi capables d’imiter les humains qui les entourent (en particulier les parents) en reproduisant leurs mouvements. Il s’agit de la première forme interactive d’apprentissage social. Le cerveau du bébé est déjà un extraordinaire détecteur de régularités (visuelles, tactiles, sonores, olfactives, etc.). Il développe très tôt une intelligence à la fois physique (sur la permanence et l’unité des objets, leurs propriétés, leurs relations de causalité) et mathématique (quantification des objets, raisonnement statistique). Pour déceler cette intelligence qui précède le langage (avant 2 ans), les psychologues testent le regard des bébés, c’est-à-dire leurs réactions visuelles (par exemple, la surprise) face à des stimulations présentées réellement ou sur écran d’ordinateur.

Dans ce cadre d’éveil précoce, une tablette numérique interactive – à la fois visuelle et tactile – peut très bien, avec le concours d’un adulte (parents, grands-parents) ou d’un enfant plus âgé, participer au développement cognitif du bébé (du point de vue postural, dès 6 mois le bébé est capable de se tenir assis seul – ou un peu aidé – devant une tablette). L’écran « high-tech » est donc un objet d’exploration et d’apprentissage parmi tous les autres objets du monde réel, des plus simples (peluches, cubes en bois colorés, hochets) aux plus élaborés (tablettes numériques tactiles). Au-delà des aspects strictement cognitifs, on sait que dès 6 mois les bébés, toujours testés par leurs réactions visuelles, peuvent manifester une préférence morale pour les personnages gentils (altruistes) par rapport aux méchants sur de petites vidéos très schématisées de scènes sociales. Le cerveau des bébés est donc bien loin d’être naïf cognitivement, socialement et moralement, à l’égard de ce qui se passe sur les écrans.

Même si le bébé ne parle pas encore, dès la première année de sa vie les fondations de l’acquisition du langage se mettent déjà en place. Les psychologues ont ainsi pu observer, grâce à l’imagerie cérébrale, ce qui se passe dans le cerveau d’un bébé de 3 mois à qui une voix féminine raconte des histoires, comme on le fait à un enfant plus grand dont on sait qu’il comprend le langage. Les résultats ont indiqué que, dès 3 mois, le bébé active des régions dites « du langage » similaires à celles de l’adulte lorsqu’il écoute des histoires. Les précurseurs des aires cérébrales du langage sont donc déjà actifs chez le bébé, bien avant la production effective de langage. Le cerveau du bébé possède, en effet, un dispositif de traitement des sons de la parole qui lui permet, dès les 6 premiers mois, de discriminer, de catégoriser et de se représenter le langage parlé autour de lui. Dès le second semestre de la vie, ce système va permettre un appariement des informations auditives et motrices de sorte que les productions de vocalisations, appelées le « babillage du bébé », intègrent progressivement les caractéristiques de son environnement linguistique (entre 1 et 2 ans viendront les premiers mots, 50 mots à 16 mois, entre 250 et 300 mots à 24 mois, et les premières phrases de 2 ou 3 mots).

Pour cet apprentissage fulgurant, le « bain linguistique » réel, avec des enjeux émotionnels de communication, est incontestablement plus riche qu’une exposition à un écran « plus froid » : télévision, vidéo ou DVD pédagogique. Aussi, un consensus scientifique se dégage aujourd’hui pour considérer que l’exposition passive et isolée aux écrans – y compris l’exposition aux DVD spécialement commercialisés pour enrichir précocement le vocabulaire – n’aide pas les bébés à apprendre le langage. De façon générale, l’exposition précoce et excessive des bébés aux écrans télévisés (90% d’entre eux regarderaient régulièrement la télévision avant 2 ans selon une étude américaine), sans présence humaine interactive et éducative, est très clairement déconseillée.

En conclusion, d’un point de vue psychologique, l’exposition passive aux écrans est dangereuse et déconseillée. En revanche, les tablettes tactiles (plus exactement, visuelles et tactiles) peuvent contribuer dans un contexte relationnel, avec l’aide des parents, grands- parents, ou enfants plus âgés de la famille, à l’éveil précoce des bébés au monde des écrans. C’est le format le plus proche de leur intelligence. On inventera certainement à ces tablettes numériques de multiples usages pédagogiques, cognitifs et ludiques pour les bébés, ce qui facilitera ensuite leur emploi à l’école. On sait qu’entre 0 et 2 ans, le bébé commence non seulement à développer sa connaissance du monde (premières formes d’intelligence physique, mathématique : voir plus haut) mais aussi sa connaissance de lui-même : ce qu’on appelle « le soi écologique », c’est-à-dire une conscience spécifique et différenciée de son corps et de ses actions sur les objets de l’environnement. Pour les bébés de demain, il est évident que ce « soi écologique » devra intégrer très naturellement, intuitivement – au même titre que les tables d’éveil multi-sensorielles classiques – ces nouveaux objets numériques de l’environnement familial (ou de la crèche) telles les tablettes tactiles dont on annonce déjà des formats plus souples et déformables. La question de l’éducation à la conscience numérique se pose donc dès ce premier âge, pour autant que les logiciels soient adaptés et la vigilance des adultes sollicitée.

L’Avis de l’Académie des sciences ne semble donc pas « déconseiller absolument l’usage des tablettes avant 3 ans ». Ce serait même plutôt exactement le contraire : l’Académie a délibérément apporté, au mépris du plus élémentaire principe de précaution, sa caution scientifique à un phénomène de société trop récent pour que nous puissions en mesurer les conséquences.

L'expérience de la télévision était pourtant instructive et de ce point de vue Serge Tisseron n'en est pas à son premier revirement. Lors même que l'Académie, dans le même avis, considère en 2013 comme « dangereuse » l'exposition passive aux écrans, Serge Tisseron défendait l'inverse onze ans auparavant dans son ouvrage Les Bienfaits des images (2002). Voici en effet ce qu'il disait des « bébés zappeurs » (sic) :

Le lecteur est maintenant sans doute convaincu que les premiers jeux avec du papier et des crayons sont essentiels pour la construction psychique de l'enfant. Mais peut-être est-il inquiet d'autant... Y aura-t-il encore des crayons et du papier à portée des enfants dans dix ou vingt ans ? Déjà, des nourrices ou des parents installent le petit devant la télévision dès ses premiers mois ! Ne nous inquiétons pourtant pas trop vite. Il apprend rapidement à utiliser la télécommande. En tâtonnant et en appuyant au hasard, il découvre d'autant plus vite la touche « marche-arrêt » qu'elle est en général de couleur rouge. Et voilà bébé qui joue à faire apparaître et disparaître les images. Une simple pression de la main, et les voilà parties ! Heureusement, une autre pression, et les voilà revenues ! Le jeu avec la trace et celui du caché-montré trouvent chacun un équivalent privilégié dans le jeu avec la télécommande. Certains parents veulent empêcher leur enfant d'exercer ses talents de bébé zappeur. Quelle erreur ! Le bébé qui zappe ne se familiarise pas seulement avec les nouvelles technologies, il invente une variante high-tech de ses jeux traditionnels !

Les positions contradictoire de Serge Tisseron, spécialiste médiatique des écrans s'il en est, ne laissent pas d'interroger sur la légitimité de sa place dans les médias. Il serait temps que ceux-ci lui demandent de clarifier ses prises de position et par exemple, à propos des « baby-tablettes », de se désolidariser publiquement de l'Avis de l'Académie des sciences en 2013, au lieu de le réécrire à son gré.

A défaut de quoi et bien qu'il s'en défende aujourd'hui, Serge Tisseron continuera à prendre sa part de responsabilité dans cette consommation frénétique des écrans, interactifs ou pas, pour les enfants — et désormais pour les bébés de six mois.

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Article édité le 05 janvier 2013 : merci à Shane_Fenton du blog Merlanfrit.

A lire aussi notre grande autopsie sur le même sujet : « Écran total » (7 février 2013)

[1] JT de « France 2 » du 23 décembre 2013 et « Le Figaro » du 20 décembre 2013 : « La tablette détourne le bébé des activités dont il a besoin »