ou l’école schizophrène

Passe ton bac quand même

« Rien ne va plus à l’école » titre désormais « Le Monde »[1] pour qui l’institution scolaire est devenue une « fabrique à cancres qui tourne à plein régime ». L’historien progressiste Antoine Prost s’alarme de la « baisse du niveau »[2]. On se souvient également des propos du précédent ministre de l’Éducation nationale à propos de PISA 2012 : « La France décroche totalement, dans les performances de ses élèves. Sur dix ans. Et sur un certain nombre de compétences, ça devient dramatique  »[3]. Le « Café pédagogique » évoque quant à lui « un échec scolaire massif »[4].

On pourrait certes se réjouir de cette prise de conscience salutaire (quoique tardive) chez les plus progressistes de nos réformistes de l’école. Malheureusement – et c’est tout le paradoxe – la prise de conscience s’arrête parfois en chemin, faisant ainsi place à une curieuse myopie.

Car, par bien des aspects, tout va dans notre école pour le mieux dans le meilleur des mondes.

 

Le bac se passe à gué

Certes l’historien Claude Lelièvre le déplore : « le bac général a finalement peu augmenté depuis la présidence de De Gaulle, qui le premier a poussé à la massification pour élargir les élites »[5]. Philippe Tournier, président d’un syndicat progressiste de chefs d’établissement, enfonce le clou : « Il y a moins de bacheliers aujourd'hui qu'en 1995 »[6].

L’année 1995, particulièrement faste, n’est évidemment pas choisie au hasard : néanmoins l’affirmation de Philippe Tournier reste erronée : il n’y a jamais eu autant de bacheliers qu’aujourd’hui dans l’absolu (492 409 admis en 1995 contre 624 700 admis en 2014) comme en proportion d’une génération (62,7% en 1995 contre 77,3% en 2014, soit une hausse de presque un quart). 85% d’une génération a même atteint le niveau bac en 2012. Ainsi en 2014 plus de trois jeunes sur quatre sortent du système éducatif avec un bac (dont la moitié avec un bac général). Pour mémoire, c’était un jeune sur quatre en 1980, un sur cinq en 1970 et un sur dix en 1960, sous « la présidence de De Gaulle ».

De même le bac général, obtenu par 15% d’une génération en 1969, est aujourd’hui obtenu par 37,7% d’une génération (nous avons même franchi pour la première fois le seuil des trois cent mille admis en 2013) : encore une première dans l’histoire de la République.

0529b 2016

Mais au sujet de tous ces records le triomphalisme reste modeste. Pire : la progression, si vertigineuse qu’elle ait été, n’est pas suffisante aux yeux de Philippe Tournier qui dénonce en bonne logique l’« immobilisme » du système éducatif au lieu de célébrer sa réussite pourtant si éclatante : on voit bien l'immobilisme sur le graphique ci-dessus...

 

Rayer les mentions inutiles

Cette réussite s’accompagne d’autres records encore :

- le diplôme s’obtient de plus en plus jeune, en raison notamment de la baisse des redoublements[7].

- Le taux de réussite au bac culmine désormais à 89,7% en 2014 (contre 75% seulement en 1995)[8].

- Les notes elles-mêmes deviennent fabuleuses : les élèves obtenant plus de 20 sur 20 sont chaque année plus nombreux (241 en 2014 contre seulement 31 en 2010).

- Plus significatives d’un point de vue statistique, les mentions elles-mêmes connaissent une inflation sans précédent, même si Claude Lelièvre monte au créneau pour en donner une savante analyse[9]. Les mentions « Très bien », si rares autrefois (au point qu’elles ouvraient grandes les portes de Sciences-Po), ne servent plus que de décorations murales.

20160706 2016Conséquence logique de cette « démocratisation » sans précédent du baccalauréat : le nombre d’étudiants explose et atteint également des records.[10] Depuis un quart de siècle le nombre d’inscrits dans le supérieur a ainsi bondi près de 40%. Et tant pis si le diplôme protège de moins en moins du chômage puisque aujourd’hui plus d’un tiers des diplômés du secondaire ne trouvent pas d’emploi (contre un quart seulement il y a dix ans)[11].

Notre système scolaire brille donc, en apparence, par tous les signes de la réussite démocratique : quel sens dès lors y a-t-il à fustiger « l’élitisme » de notre système éducatif ? Comment parler d’« échec scolaire massif » ? Pourquoi faire croire à une régression du baccalauréat ? Pourquoi, sur le même principe et avec des chiffres imaginaires[12], sonner le tocsin du « décrochage » scolaire quand celui-ci n’a jamais été aussi faible ?

Peut-être parce que cette réussite est un peu trop belle pour être vraie. Et qu’il faudrait tout simplement reconnaître en conscience que l’école est devenue une fabrique de réussite éducative artificielle.

Difficile, il est vrai, de concilier les difficultés de lecture des élèves de 15-16 ans et l’éclatant succès du baccalauréat.

De ce point de vue les élèves sont d’ailleurs plus lucides à propos de ce diplôme de bacotille, comme on peut le constater sur les réseaux sociaux.

 

Vers la généralisation… de la voie générale ?

Nous avons déjà vu, à propos des résultats de PISA 2012, comment les habits neufs de l’alarmisme soudain pouvaient se révéler très utiles pour promouvoir toujours plus les nouvelles pédagogies dans l’école. Philippe Tournier s’élève ainsi contre notre système de notation, « outil de pouvoir des enseignants sur les élèves » (le baccalauréat et les mentions en témoignent !), chose d’autant plus amusante que Philippe Tournier fut un ardent partisan de la notation pédagogique des enseignants par les chefs d’établissement[13].

Mais, d’un point de vue pratique, peut-être ce proviseur connaît-il mieux les chiffres des cohortes à venir au lycée[14]. La hausse est en effet impressionnante et affecte principalement la seconde générale et technologique. Fort opportunément les décrets de 1950 viennent d’être réformés et la décharge d’effectif pléthorique au lycée d’être supprimée : les classes pourront donc largement dépasser 36 élèves sans que les professeurs bénéficient d’une heure de service en moins. C’est donc à d’autres records qu’il faut s’attendre dans les années à venir, sans doute moins glorieux.

Mais ce n’est qu’un début puisque l’« orientation choisie »[15], expérimentée depuis cette année, fera grossir à terme les rangs des candidats au bac général. Depuis plusieurs années déjà les chefs d’établissements reviennent sur les décisions d’orientation des conseils de classe. Le niveau scolaire n’est plus en effet un critère à prendre compte pour entrer en seconde générale : c’est le choix des parents et de l’élève qui importe désormais.

On le voit : il s’agit surtout de préparer l’opinion à un nouvel objectif : la voie générale pour tous puisque les deux autres voies, technologique et professionnelle, sont conçues comme discriminatoires. Une façon comme une autre de revaloriser l’enseignement professionnel ! Le rapprochement a déjà commencé en 2008 avec l’alignement de la voie professionnelle en quatre ans sur la voie générale en trois ans, avec la suppression (économique) d’une année de cursus et l’obligation de poursuivre jusqu’au bac (et plus seulement jusqu’au BEP). Et tant pis si le taux d’échec des bacheliers professionnels en licence atteint 95%[16].

C’est l’étape suivante : « Le mouvement de démocratisation n’est pas terminé et nous avons l’ambition de conduire 50 % des jeunes de chaque génération jusqu’au niveau de la licence » vient de déclarer la ministre déléguée à l’enseignement supérieur, en inventant par exemple un continuum lycée-université[17] et en promouvant une première année universitaire plus « progressive » (sic). Il est en effet urgent de reproduire l’ambition des 80% d’une classe d’âge au niveau bac et de poursuivre une « démocratisation » aussi brillamment réussie !

Mais certains voient plus loin encore. C'est avec un brin de cynisme qu'Alain Boissinot, devenu depuis président du tout nouveau Conseil supérieur des programmes, a expliqué en 2012 comment il fallait traiter le « problème » du baccalauréat[18] :

Dans sa logique et dans sa définition, le baccalauréat a partie liée avec l’ancienne représentation. De ce point de vue, il est obsolète et même contreproductif. Et en même temps, on voit bien qu’il continue à être un symbole dans l’imaginaire collectif, qu’on ne peut pas remplacer du jour au lendemain, ni même faire évoluer trop radicalement. La dernière fois qu’un ministre de l’Éducation nationale a essayé de réformer les lycées en partant du bac, c’était François Fillon ; on sait ce qu’il en est advenu. Depuis, les ministres ont la prudence d’aborder la réforme des lycées en oubliant un peu le bac et en prenant le problème dans l’autre sens. En se disant qu’on va commencer à faire évoluer les lycées et que le problème du bac viendra se résoudre ensuite. Le problème tombera de lui-même comme l’examen d’entrée en 6e est tombé à une certaine époque : peut-être le jour où l’idée du continuum de bac -3 à bac +3 sera suffisamment installée dans les esprits pour que ce ne soit plus un problème.

Le baccalauréat n’est en réalité qu’un exemple parmi d’autres de la grande illusion dans l’école française, et ce n’est pas de le supprimer parce qu'il est devenu ridicule qui résoudra nos difficultés, bien au contraire.

C’est en effet en renonçant à une vraie exigence scolaire et en organisant une fiction de réussite éducative que nous interdisons la possibilité même d’une réussite sincère et authentique.

Bref, pour promouvoir une égalité des chances qui ne soit pas factice, nous ferions bien de commencer par nous désillusionner.

@loysbonod

Article et premier graphique édités le 9 août 2014 avec les résultats du baccalauréat 2014, un nouveau cru exceptionnel.


[1] Maryline Baumard dans « Le Monde » du 03 février 2014 : « Rien ne va plus à l'école » et du 7 décembre 2013 « La schizophrénie de l'école française »

[2] Antoine Prost dans « Le Monde » du 20 février 2013 : « Le niveau scolaire baisse, cette fois-ci c’est vrai »

[3] « Les Échos » du 24 novembre 2013 : « Etude Pisa sur les résultats des élèves : Vincent Peillon promet le pire »

[4] « Café pédagogique » du 3 avril 2014 : « Le départ du ministre pédagogue »

[5] Claude Lelièvre dans « Libération » du 16 juin 2013 : « Six idées reçues sur le bac »

[6] Philippe Tournier dans « VousNousIls » du 23 mai 2014 : « Les notes sont un outil de pouvoir des enseignants sur les élèves »

[7] Ministère de l'Éducation nationale, Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche, « Résultats, diplômes et insertion : 8.23 le niveau d’étude à la sortie du système éducatif » (p. 244) : « La baisse des redoublements constatée à tous les niveaux de formation a pour effet le rajeunissement des candidats et donc des bacheliers, toutes voies confondues. »

[8] DEPP « Les résultats définitifs de la session 2013 du baccalauréat » (mars 2014) 

[9] Claude Lelièvre dans « L'Express » du 05 juillet 2013 : « La mention "très bien" est-elle toujours un signe d'excellence ? ». La mise en place des TPE au lycée, curieuse épreuve ne pouvant que rapporter des points aux candidats au baccalauréat, est le seul facteur recevable, comme on peut le constater avec une hausse brusque des mentions en 2006 : faut-il s’en réjouir ?

[10] « Le Figaro » du 20 février 2014 : « Le nombre d’étudiants a atteint un niveau record en France »

[11] Enquête Céreq génération 2010 (8 avril 2014)

[12] Les élèves décrocheurs ne sont pas 140 000, 150 000 ou 350 000 par an – comme on peut le lire sous la plume de certains experts de l’éducation – mais… 111 000 d’après les chiffres les plus récents du Ministère (dont 51 000 avec le brevet), chiffre historiquement bas et déjà ancien puisqu’il concerne les 18-24 ans sur la période 2009-2011 : depuis, le taux d’accès au bac a explosé et des dispositifs ont été mis en place pour réduire encore ce taux (23 000 de moins en 2013 à en croire le ministère).

[13] Voir le premier article de La vie moderne : « Notez-les tous ! » (20 janvier 2012). A propos de Philippe Tournier dans « Atlantico » du 31 janvier 2012 : « Oui, il faut évaluer les profs (et ce sera un progrès pour eux) ! »

[14] Note d’information de la DEPP, n° 11, avril 2014 : « Prévisions d’effectifs d’élèves du second degré pour les rentrées 2014 et 2015 : la génération 2000 entre massivement au lycée en 2015 » : 23 000 élèves supplémentaires à la rentrée 2014 au lycée et encore 38 500 élèves de plus à la rentrée 2015.

[15] Voir sur le forum de La vie moderne : « L’orientation choisie »

[16] « EducPros » du 14 avril 2014 : « Les universités face au défi des bacheliers professionnels ».

[17] Voir sur le forum de La vie moderne : « Le continuum lycée-université »

[18] Alain Boissinot dans les « Cahiers pédagogiques » d'avril 2012 : « Pour un continuum lycée-supérieur ». A noter que, sur le même principe, M. Boissinot espère mettre fin aux concours de recrutement dans l’Éducation nationale : à lire dans le « Café pédagogique » du 27 mai 2014 : « CSP : Alain Boissinot ne croit plus en la réforme de l'Ecole »