Les élèves qui n'ont pas redoublé n'en sont que meilleurs !

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C’est une très curieuse note d’information que vient de publier la DEPP (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance), l’organe statistique de l’Éducation nationale : « Forte baisse du redoublement : un impact positif sur la réussite des élèves » (6 novembre 2014). Un note qui, il est vrai, tombe à pic puisqu'un décret ministériel vient de le supprimer très officiellement sans que rien ne soit véritablement mis en place pour le remplacer.

Il est de coutume que nos réformateurs les plus avisés (récemment « France Stratégie ») fustigent le manque d’efficacité (et surtout le coût) du redoublement. Mais, avec cette note d'information, la DEPP va beaucoup plus loin : à l’en croire, le redoublement produirait… de l’échec scolaire : il était temps de s'en rendre compte, en effet !

Des experts très savants avaient déjà démontré que les élèves ayant redoublé étaient plus exposés à l’échec scolaire que les autres, ce qui est effectivement très inattendu. Mais la DEPP, prenant acte de la quasi suppression du redoublement dans le secondaire (la DEPP parle pieusement de « baisse » ou de « diminution »), constate, non sans émerveillement, que les résultats scolaires de l’ensemble des élèves restent stables au brevet et même progressent spectaculairement au bac sur la même période1. À tel point qu’on peut se demander, face à une telle réussite, pourquoi il est si important de « refonder l’école » !

Pour illustrer son propos, la DEPP fournit un curieux graphique comparant le taux de retard des élèves en troisième depuis 2004 et le taux de réussite au baccalauréat général et technologique quatre ans après : les deux courbes s'opposent miraculeusement, en effet.

En vérité, on ne peut que s’étonner du choix des indicateurs de réussite retenus par la DEPP :

- d’abord parce que la « réussite des élèves » peut aussi passer par le baccalauréat professionnel, d’autant que ce baccalauréat, avec la réforme autoritaire du bac en trois ans depuis 2008, a porté la proportion d’une génération obtenant le bac professionnel de 12,4% à 23,7% en 2014 : un quasi doublement en seulement six ans, avec plus de 83 000 bacheliers professionnels supplémentaires (+230%). Et de fait la DEPP ne s’interroge pas sur le parcours des élèves qui auraient dû redoubler, ce qui aurait sans doute été instructif.

- mais surtout parce que la réussite au brevet ou au baccalauréat en général, comme nous l’avons longuement montré ici et , est autant le fruit d’une « politique volontariste » que la suppression du redoublement.

D’autres indicateurs, plus précis, ne sont prudemment pas évoqués par la DEPP : la baisse notable des résultats des élèves les plus faibles dans PISA 2012 par exemple. Dans les trois domaines d’évaluation, le score moyen des élèves français est resté stable mais en revanche le score des élèves les moins performants s’est nettement dégradé depuis douze ans. Des pays sont donnés en exemple de suppression presque totale du redoublement sans qu’on précise que les résultats de certains (Royaume-Uni ou Suède) connaissent des chutes parmi les plus importantes de PISA depuis 2000 ou que d’autres (Finlande) proposent en réalité un système beaucoup plus sélectif après une école fondamentale sans redoublement.

Soyons plus irrévérencieux encore, et étudions les propres chiffres de la DEPP lorsqu’on compare le taux de redoublants en CM2 et l’évolution alarmante du niveau des élèves les plus faibles pour le même niveau. La comparaison est éloquente :

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De ces chiffres on peut sans doute tirer des conclusions bien différentes sur la pertinence de la suppression du redoublement… mais également sur le niveau d’exigence de nos diplômes du secondaire et leurs records actuels !

Le concept moderne de « taux de retard », on le voit, ne concerne pas le retard scolaire mais le retard d'âge des élèves qui ne sont pas « à l'heure » (sic). Dans une école vraiment soucieuse de la réussite de ses élèves, notamment les plus faibles, lequel des deux est vraiment important ?

On savait déjà à qui profite la suppression du redoublement. Maintenant on sait à qui elle ne profitera pas.

@loysbonod


[1] Extrait de la note d'information :

Une baisse du redoublement accompagnée d’une meilleure réussite des élèves

On a longtemps pensé que le redoublement permettait d’offrir à l’élève une chance supplémentaire de maîtriser les compétences attendues. Pour apprécier les effets produits par la baisse du redoublement, on doit s’interroger sur son impact, en particulier sur les itinéraires des élèves qui auraient redoublé en l’absence de cette politique. Comment les parcours des élèves « à l’heure », nettement plus nombreux qu’avant du fait de cette diminution, ont-ils évolué ? Si l’on étudie la réussite aux examens, on s’aperçoit que le pourcentage d’élèves « à l’heure » reçus au diplôme national du brevet (DNB) est resté constant sur les six dernières années, de l’ordre de 92 %, et que le taux de mentions obtenues par ces élèves est également stable. Sur la même période, le passage en seconde générale et technologique des élèves de troisième « à l’heure » a légèrement progressé, passant de 79,8 % en 2008 à 81,9 % en 2013. De plus, la proportion d’élèves de seconde « à l’heure » obtenant le baccalauréat « à l’heure » a connu une importante progression. Alors qu’elle était de 67 % pour la session de juin 2006, elle s’est élevée à 77,4 % à la session 2013. Enfin, le taux de réussite au baccalauréat général et technologique, quel que soit l’âge des candidats, est en constante progression. Ainsi, il apparaît que la politique de diminution du redoublement a permis d’atteindre une meilleure fluidité des parcours, sans affecter la réussite des élèves qui a globalement progressé.