"Les écrans rendent-ils crétins ? "Non, c'est l'usage que l'on en fait"" (Séverine Erhel)

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24 Oct 2019 20:00 - 25 Oct 2019 22:10 #22393 par Loys
Séverine Erhel dans "L'Express" du 24/10/19 : "Les écrans rendent-ils crétins ? "Non, c'est l'usage que l'on en fait"" .




Voilà une apologie des écrans qui mérite quelques commentaires :

L'usage des écrans par les enfants et les adolescents, s'il fait l'objet d'une "vigilance raisonnée" des parents, n'est pas problématique.

Séverine Erhel, maîtres de conférences en psychologie cognitive à Rennes 2 bat en brèche les discours alarmistes sur l'usage des écrans pour les enfants.

Les écrans sont-ils dangereux pour la santé ? Leur multiplication dans notre quotidien engendre-t-elle "une décérébration à grande échelle", comme l'affirme le neuroscientifique Michel Desmurget, directeur d'une équipe de recherche sur la plasticité cérébrale au CNRS, dans son ouvrage La Fabrique du crétin digital, les dangers des écrans pour nos enfants (ed. Seuil) ? Depuis des années, le 'danger des écrans" est un sujet qui passionne aussi bien le monde scientifique que les médias et le grand public quitte à, parfois, glisser vers un "catastrophisme" facile que regrette Séverine Erhel, maître de conférences en psychologie cognitive et ergonomie à l'Université Rennes 2. Selon elle, la règle est simple : le problème ne vient pas de l'écran, mais de l'usage que l'on en fait. Entretien.

Il y a donc d'emblée une curieuse contradiction logique (n°1) : "le problème ne vient pas de l'écran" mais il faut faire preuve à leur égard d'une "vigilance raisonnée"...

Et nous verrons dans la suite que l'expression "raisonnée" est elle-même problématique. Mais "l'usage" en effet pourrait être un fondement utile de la réflexion : non pas l'usage théorique des potentialités positives des écrans, mais la réalité des usages.

Les écrans sont-ils dangereux ?

Qu'est-ce qu'un écran ? Derrière ce mot 'écran', se cache de nombreuses interfaces et usages : il s'agit de votre télé, de votre smartphone, des réseaux sociaux, des jeux vidéo ou des logiciels éducatifs. Ce sujet est tellement vaste et balaie tellement de problématiques qu'il est difficile de répondre. Pour résumer, on peut dire que le problème n'est pas les écrans en eux-mêmes, ni le temps passé devant : ce sont les activités que l'on pratique devant ces derniers et, parfois, le manque d'accompagnement des parents.

Donc la surexposition aux écrans en soi (notamment des tout-petits) n'est pas un problème ? Quand la cohorte Elfe de l'Inserm en 2011 (avant la généralisation des smartphones et des tablettes dans les foyers !) montre que 8% des moins de 2 ans sont exposés plus de 5h par jour, l'expression "parfois, le manque d'accompagnement" n'est-elle pas problématique ?

Télé, smartphone, réseaux sociaux, jeux vidéo ou logiciels éducatifs : l'énumération des "écrans" et "activités" (mot lui-même problématique) vise à établir une horizontalisation relativistes des usages positifs et négatifs : combien d'enfants font usage de "logiciels éducatifs" dans la réalité ?

On ne peut donc pas non plus dire qu'ils sont bénéfiques

Non. Certaines activités sont intéressantes, d'autres moins. Il existe des moments où l'usage d'un écran est adapté, d'autres où il ne l'est pas.

Le discours relativiste par excellence (avec euphémisme : d'autres activités "moins intéressantes"), fondé encore une fois sur la théorie : mais qu'en est-il de la réalité des usages ?

Si un enfant consulte des contenus scientifiques sur Youtube ou si adolescent lit un article du sur L'Express.fr, si l'idée est de se cultiver, alors quel est le problème ?

La potentialité positive dans une subordonnée conditionnelle en "si" : mais qu'en est-il en réalité : combien d'enfants consultent des contenus scientifiques sur YouTube ou lisent "L'Express" ?

D'ailleurs, l'activité ne doit pas être nécessairement culturelle pour être intéressante. Si elle est ludique, comme un jeu vidéo, et si elle est pratiquée de manière raisonnée, elle n'est pas nécessairement mauvaise.

Avec cette précision : la ludification de l'enseignement devient une caution éducative (pour les jeux vidéo en classe par exemple : voir cette section dédiée du forum )

Qu'est-ce qu'un "usage raisonné" ?

Si vous vous attendez à ce que je donne un temps maximum, c'est raté. C'est plus compliqué. Un usage raisonné est celui qui n'a pas de conséquence négative sur la vie quotidienne.

Les écrans simplifient souvent la vie quotidienne des parents par exemple et c'est la "vigilance" des parents qui a souvent des "conséquences négatives sur la vie quotidienne".

Curieusement, Séverine Erhel ne s'intéresse qu'à "la vie quotidienne", mais pas aux conséquences sur le développement des enfants et des adolescents.

Pour les enfants, qui sont souvent incapables de s'auto-réguler, il est important d'opérer un cadrage, en lui disant par exemple : nous allons regarder un dessin animé d'une heure ou deux ensemble, puis nous ferons autre chose : un puzzle, un dessin, un tour dehors.

Aveu sidérant concernant les enfants "incapables de s'auto-réguler"... et aveu éminemment contradictoire (contradiction n°2) : pourquoi faudrait-il "réguler" des usages qui peuvent parfaitement être positifs ?

Sur l'accompagnement par les parents, Séverine Erhel ne s'interroge absolument sur le développement exponentiel des écrans nomades (smartphones, tablettes, sans parler des écrans dans la chambre : télévision, ordinateur, console) qui précisément non seulement n'encouragent pas cet accompagnement, mais en dispensent et même empêchent toute supervision parentale (quand l'enfant emporte avec lui sa tablette ou son smartphone dans sa chambre ou à l'école)

L'un des rares points avec lesquels je suis d'accord avec l'ouvrage de Michel Desmurget, est qu'il ne faut jamais laisser un enfant tout seul devant un écran pendant des heures car il a besoin de diversifier ses activités pour développer son cerveau, mais aussi d'être accompagnés par les parents pour éviter, par exemple, qu'un algorithme sur Youtube sélectionne les contenus pour lui. Quand je vois que cette plateforme peut suggérer aux enfants de regarder des vidéos d'autres enfants déballant des jouets, c'est une véritable problématique : il s'agit de "mauvais" contenus qui n'apportent rien et d'une publicité déguisée.

C'est un véritable problème plus qu'une "problématique" mais passons.

De nouveau contradiction (n°3) à propos des contenus YouTube puisque Séverine Erhel disait plus haut : "le problème ne vient pas de l'écran"...

Et de nouveau contradiction (n°4) : le temps d'exposition n'était pas jugé problématique par Séverine Erhel qui insiste néanmoins sur la nécessité de "diversifier ses activités"...

Et pour les adultes ?

C'est un peu plus compliqué, il faut être capable d'analyser les conséquences sur le quotidien. Par exemple si votre usage des réseaux sociaux ou d'un jeu vidéo créé des conflits dans votre travail, avec vos amis ou votre compagne/compagnon, ou encore si vous culpabilisez, car vous estimez passer trop de temps dessus, alors il faut être capable de se raisonner, de décrocher. Si cet usage vous épanouit, il n'y a à mon sens aucun problème.

D'ailleurs si cet usage dispense d'avoir des relations amicales ou sentimentales (ou agit en compensation), ce n'est pas un problème mais une solution ! :doc:

Prenons le cas de joueurs intensifs, ceux qui jouent à des jeux vidéo plus de 20h par semaine. S'ils gèrent cet usage sans conséquences négatives sur leur vie, alors il n'y a aucun problème. Si cette activité provoque des disputes, les empêche de travailler, c'en est un.

Pourquoi cette crainte des écrans est-elle si répandue ?

En 1931, lorsque le flipper est sorti aux États-Unis, une panique morale s'est instaurée - le jeu était suspecté de favoriser la fainéantise - jusqu'à ce qu'il soit interdit.

On en parle plus de "critiques" mais de "craintes" ou de "panique morale". De nouveau contradiction (n°5) : si ces "craintes" sont fondées pour les enfants, comme le concède plus haut Séverine Erhel, quel sens de vouloir les transformer en "panique" non fondée ?

S'agissant du flipper, une dimension conservatrice n'est pas à exclure dans son interdiction mais il faut rappeler qu'il s'agissait au départ d'un jeu de hasard. L'analogie semble de toute façon assez étrange : on parle ici d'objets occupant nos vies tout entières...

Si on remonte un peu moins loin, le jeu de rôle Donjon et Dragon a longtemps été accusé de rendre violent et de favoriser les suicides. Plus récemment, il y a évidemment la télévision et surtout les jeux vidéo qui, depuis la fusillade de Columbine aux États-Unis, en 1999 [les deux tueurs étaient joueurs, NDLR] sont souvent incriminés. Cette panique se prolonge avec Internet, les réseaux sociaux et donc les écrans.

Quel rapport ? La pratique de D&D ne concernait pas des générations entières et de n'importe quel âge...

Quant à la télévision, Séverine Erhel est bien la seule personne en France à parler de "panique morale" à son propos. même l'Académie des sciences, pourtant très favorable aux nouveaux écrans, rappelle que la télévision et les DVD n’ont pas d’effets positifs avant deux ans mais "peuvent au contraire avoir des effets négatifs"...

Il est pourtant nécessaire d'avoir un discours nuancé sur ce sujet, sous peine de se retrouver avec des personnes qui activent des paniques morales et qui, je pense, ne sont pas désintéressées.

C'est-à-dire ?

Certains vendent des livres, par exemple...

Un universitaire qui publie un livre est donc une personne intéressée... En revanche, l'existence d'un gigantesque marché des écrans et de leurs contenus, avec ses lobbys très puissants et très actifs, n'a pas effleuré Séverine Erhel...

Rappelons que cette maîtresse de conférence en psychologie cognitive et ergonomie définit elle-même ainsi son expertise : "Apprentissage et motivation dans les documents multimédias et les Serious Game. Impact du Flow dans les jeux vidéo sur des facteurs psychologiques et physiologiques. Mesures de l’acceptabilité des technologies, User experience (UX). Impact de l’utilisation des réseaux sociaux sur la qualité des apprentissages." On peut donc s'interroger sur son impartialité dans la réflexion sur les écrans...

C'est embêtant, parce que ces peurs nous empêchent de nous poser les bonnes questions sur les pratiques et usage du numérique et d'Internet.

Le développement des enfants me semble une bonne question...

Pendant que nous nous affolons et se disant 'Oh mon dieu, on rend nos enfants crétins', nous ne nous intéressons pas suffisamment aux problématiques liées à l'économie de l'attention : ces techniques qui permettent de capter l'attention des utilisateurs numériques pour la monétiser.

On peut s'intéresser aux deux questions, qui sont d'ailleurs parfaitement liées : les technologies séductives expliquent les usages problématiques. Certains appellent l'attention sur ces technologies depuis un certain temps d'ailleurs (voir "Les nouvelles technologies en guerre contre nos enfants" )

De nouveau contradiction (n°6) de Séverine Erhel : "le problème ne vient pas de l'écran". Il s'agit donc de faire un bon usage de contenus pensés pour provoquer de mauvais usages...

Il serait très intéressant de faire de la rétro-ingénierie dans ce domaine pour voir si les grandes entreprises d'Internet manipulent bien notre attention - comme d'ex-employés de Facebook ou Google l'affirment -, de savoir si nous sommes bien autodéterminés quand on consulte Internet ou si quelqu'un, ou quelque chose, nous pousse à aller regarder un contenu plutôt qu'un autre, et comment cela fonctionne.

Qu'après avoir mis en garde sur "l'économie de l'attention", Séverine Erhel s'interroge en 2019, dans une nouvelle contradiction (n°7), sur la réalité de la manipulation de notre attention laisse pantois...

Les discours alarmistes nous détournent également d'un autre problème : celui de la transmission de la culture du numérique. Personnellement, je pense qu'il faut éduquer et former les enfants aux technologies plutôt que leur interdire : leur expliquer comment fonctionnent Internet et ses algorithmes, pourquoi il ne faut pas poster certains contenus, etc.Plus les parents adopteront cette pratique, plus ils seront enclins à agir contre les grandes entreprises, notamment sur la question de la collecte des données des plus jeunes.

Pourquoi pas mais ces considérations de "culture numérique" restent parfaitement secondaires et de peu d'utilité par rapport à la question qui nous occupe. Quand elles ne sont pas totalement hors sujet s'agissant des plus petits...

Au passage, nouvelle contradiction (n°8) de Séverine Erhel qui ne veut pas "interdire" : mais comment réguler et encadrer sans "interdire" ?

Vous regrettez que Michel Desmurget reprenne des études souffrant de problèmes méthodologiques ou de mal comprendre les conclusions, lesquelles ?

Il évoque l'étude "Association Between Screen Time and Children's Performance on a Developmental Screening Test", qui mesure des scores de développement et les compare à l'usage de l'écran. Les données mettent en évidence le fait que l'usage de l'écran provoque une variation de 1,7% des fameux tests. Sauf que cela veut aussi dire que 98,3% des variations sont expliquées par autre chose ! Cette surinterprétation des effets soi-disant significatifs est problématique.

Une "surinterprétation" et "des effets soi-disant significatifs" ? Relisons donc le résumé de l'étude qui est pourtant très clair : "Excessive screen time is associated with delays in development [...] A random-intercepts, cross-lagged panel model revealed that higher levels of screen time at 24 and 36 months were significantly associated with poorer performance on developmental screening tests at 36 months and 60 months, respectively." (cf www.researchgate.net/publication/3306928...ental_Screening_Test )

D'ailleurs - énième contradiction (n°9) - on se demande pourquoi Séverine Erhel récuse cette étude... tout en mettant en garde contre l'exposition excessive des enfants : puisqu'elle ne se fonde pas sur cette étude, sur lesquelles se fonde-t-elle ?

Quand il parle des logiciels éducatifs, il écrit que les travaux du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) démontrent que "plus les enfants utilisent les logiciels d'apprentissage, plus leurs notes baissent". Sauf que l'enquête PISA décrit ce phénomène sans l'expliquer. Or corrélation n'est pas causalité : l'écran n'est pas forcément le problème, qui peut être lié à l'accès à la technologie ou au manque de compétences des enseignants, etc.

En résumé, la corrélation est négative mais il n'y faut pas s'en inquiéter... Et encore ne s'agit-il ici que des usages scolaires des nouvelles technologies !

Il serait bon que Séverine Erhel lise attentivement l'enquête PISA (voir notre grande autopsie sur LVM en 2015 ) : ce n'est pas l'accès à la technologie qui pose problème puisque les pays obtenant les meilleures performances sont aussi les pays recourant le moins aux nouvelles technologies en classe !

Michel Desmurget ne cite pas non plus les projets de logiciels éducatifs qui obtiennent de bons résultats, comme l'outil TACIT [réalisé avec le soutien de l'université Rennes 2, NDLR], ou celui de l'EFRAN Actif, qui vise à améliorer l'apprentissage de la géométrie, sans compter toute la littérature scientifique qui permet de penser que certains apprentissages peuvent être optimisés grâce aux logiciels informatiques.

Encore et toujours les potentialités positives des logiciels éducatifs... Mais la réalité des usages ?

A noter que "l'outil TACIT" conçu dans l'université de Séverine Erhel, n'est pas gratuit : 200€ pour 100 licences (voir ici : tacit.univ-rennes2.fr/presentation/accueil ). Quant à ACTIF (e-FRAN), toujours conçu dans l'université de Rennes, il est en phase de prototypage (voir ici : project.inria.fr/actif/fr/prototypes-et-logiciels/ )

Il est important de comprendre ce qu'est la démarche scientifique : une étude ne valide ou ne réfute jamais totalement une hypothèse, elle se contente de tendre en faveur de cette hypothèse ou en défaveur. Les médias et le grand public pensent souvent qu'une nouvelle étude instaure une nouvelle vérité, mais ce n'est pas le cas. D'abord il existe des études plus ou moins bonnes, ensuite une vérité n'est jamais complètement figée. Il faut aussi être vigilant face aux "biais de publication" des revues scientifiques, qui ont tendance à publier plus facilement des études sensationnelles ou négatives, que des études sans résultat marquant.

Un relativisme scientifique généralisé, donc,avec la critique des études et des revues scientifiques. On a bien compris que, quand une étude ne va pas dans le sens de Séverine Erhel, elle n'est pas "bonne"...

Rappelons quand même que Michel Desmurget, à qui Séverine Erhel explique la démarche scientifique, dirige une équipe de recherche au CNRS...

Et qui sont ensuite reprises dans la presse...

Par exemple dans "L'Express" qui y consacre un "dossier" depuis 2013 : www.lexpress.fr/styles/enfant/l-8217-enf...e-la-tv_1295048.html

Il y a un exemple récent qui illustre parfaitement cela, il s'agit d'une étude qui expliquait que l'utilisation du smartphone provoque de la corne au niveau de la nuque, parce que les gens ont la tête baissée. L'écho médiatique a été très important. Mais quand j'ai lu l'étude, ma première réaction a été : 'qu'est-ce que c'est que ce délire ?!' Les chercheurs avaient, en réalité, observé des enfants souffrant de cette fameuse corne à l'arrière du crâne et qui, comme de nombreux enfants, utilisaient un portable [corrélation n'est pas causalité, NDLR]. Finalement, l'article a été rétracté de la revue scientifique.

C'est ainsi que toutes les études critiques peuvent être disqualifiées...

En réalité, cette étude publiée en février 2019 n'a eu que peu d'échos médiatiques en France (en juin 2019, avec des articles comme celui du "Parisien" mettant en perspective l'étude) et a été corrigée en septembre, non retirée : www.nature.com/articles/s41598-018-21625-1

Pour résumer, une apologie des écrans partiale, peu scientifique et confuse : on relève neuf contradictions évidentes dans les propos de Séverine Erhel. Cette confusion ne serait-elle pas le signe d'une certaine "'panique morale" : sur Twitter, où j'ai pu critiquer ses propos une fois, Séverine Erhel a bloqué mon compte instantanément. :roll:

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