Le non-dit de la réforme du collège

Rembrandt, "Le philosophe" (1633)

La Ministre de l’Education Nationale, Najat Vallaud Belkacem, vient de rendre public son projet pour le collège. On y retrouve le grand principe à l’œuvre dans l’école depuis des décennies : la haine des disciplines.

Le dossier de presse communiqué sur le sujet est très clair : les disciplines, c’est le Mal, le passé, l’archaïsme, la rigidité, et l’interdisciplinarité, c’est le Bien, l’avenir, le progrès, la flexibilité.  

Pourtant, c’est une belle chose que les disciplines.

La discipline, c’est (du latin disciplina) à la fois l’action d’instruire, la méthode et la matière de cet enseignement, tant l’une et l’autre sont indissociables. La discipline, parce qu’elle se donne du temps et en exige, œuvrant patiemment, selon une progression essentielle, dote de connaissances et de méthodes, elle éveille l’esprit et le structure. Elle le dote de règles dont le champ s’étend bien au-delà de celui d’une simple matière scolaire : elle a aussi, comme son sens l’indique, une dimension morale. Les disciplines, une par une et concurremment, développent la Raison, le logos, ce qui fait que l’Homme est Homme. En s’y astreignant et en astreignant son corps et son esprit à la concentration qu’elles exigent, l’élève accède progressivement à une autonomie au sens plein du terme, c’est-à-dire qu’il a fait siennes un grand nombre de règles (auto-nomie : les règles venant de soi, parce qu’on les a intégrées, et qu’on n’a plus besoin d’un tiers pour nous y soumettre), y compris la nécessité de la maîtrise de soi, de l’effort, de la concentration.

Notre ministre affirme vouloir développer l’autonomie des élèves et promouvoir les valeurs de la République, via un enseignement moral et civique et les thèmes organisant les modules interdisciplinaires. Elle oublie un peu vite que ni l’autonomie ni les valeurs, fussent-elles fondamentales, ne se décrètent ex nihilo. On ne les acquiert pas parce qu’on les inscrit à un Socle de Compétences. On ne les acquiert pas parce qu’on en fait le thème de modules interdisciplinaires. On les acquiert par une lente et patiente fréquentation des auteurs qui, au fil des siècles, ont porté et promu ces valeurs – Rabelais, Racine, Corneille, Voltaire, Hugo ; on les acquiert par le développement d’une langue juste et précise, nourrie de grammaire, qui permet de comprendre ces auteurs et d’approfondir toujours davantage le sens de leurs œuvres – au lieu de réduire celles-ci à des illustrations de thèmes transversaux ; on les acquiert parce que, plutôt que les niaiseries pleines de bons sentiments d’une Gudule et de ses Contrefables, apparues dans les manuels sous couvert de modernité, on étudie la vigueur d’un La Fontaine et ce que signifie exactement d’écrire, sous la monarchie absolue, « La raison du plus fort est toujours la meilleure », et qu’on met tout cela en question sans jamais perdre de vue le contexte historique ; on les acquiert parce que texte après texte, sans qu’on ait besoin de réclamer leur adhésion a priori à des principes qui les dépassent, les élèves vont comprendre comment ces principes se sont construits, et pourquoi ils sont un jour apparus comme essentiels ; on les acquiert parce qu’on développe sa capacité à raisonner, manier des concepts, analyser, démontrer, en sciences, en grammaire…  

Mais ce travail est lent. Il relève d’un rythme étranger au rythme électoral, aux préoccupations démagogiques (faire croire qu’on va garantir à tous les enfants un diplôme, mais sans contraintes, sans efforts, même si, en sortant de primaire, ils ne comprennent rien à un texte simple). Il suppose que l’on enseigne vraiment la lecture et le vocabulaire aux élèves de Primaire, au lieu de noyer le Français dans un grand domaine intitulé « les langages », et mêlant à peu près toutes les matières, afin d’être sûr de pouvoir diplômer des illettrés. Il est assurément plus commode, plus rentable à court terme, à la fois économiquement et politiquement, de continuer à vilipender les disciplines et à les pourchasser, et de parer l’interdisciplinarité de toutes les vertus.

On nous a déjà fait le coup en 2000 avec la création des itinéraires de découverte : puisque les élèves avaient du mal en français et en maths, on a diminué les horaires de français et de maths pour créer ces modules interdisciplinaires censés faire « travailler autrement » (le grand mantra depuis au moins trente ans). Quinze ans après la création de ces « IDD », le niveau des élèves en maths et en français, bizarrement, s’est encore effondré. On pourrait en tirer une conclusion simple : quand on diminue les horaires de maths ou de français, les élèves sont moins bons en maths et en français. Mais non, on reconduit exactement la même réforme qui a déjà donné de si bons résultats : des modules interdisciplinaires à la carte encore une fois, censés être l’équivalents d’heures de mathématiques, de français, d’histoire… Comme si faire rédiger quelques phrases pour illustrer un diaporama, des cartels d'exposition, de rapides explications sur le fonctionnement des volcans ou l'accueil des handicapés mettait en jeu les mêmes exigences qu'apprendre patiemment et méthodiquement à étoffer et complexifier ses phrases, enrichir son récit, ménager des effets stylistiques, nuancer son lexique. Oh ! on fera peut-être corriger un "s" oublié ici ou là, mais ce n'est pas durant ces heures interdisciplinaires que les élèves apprendront les règles d'orthographe, ni les concepts grammaticaux indispensables à leur intégration, ni les lois mathématiques ou le raisonnement propre à cette discipline. Les projets interdisciplinaires sont le lieu où, au mieux, on permet aux élèves de mobiliser ce qu'ils maîtrisent déjà, mais en aucun cas le lieu d'un apprentissage méthodique de quoi que ce soit. Au pire, ils brassent du vent. Leur financement sur les horaires disciplinaires se fait donc au détriment du contenu enseigné. En d’autres termes, ce « travailler autrement » est un leurre.

Disons-le en peu de mots : un contenu disciplinaire solide s’acquiert en travaillant la discipline en question. Il peut dans un second temps être réinvesti ailleurs, mais ce réinvestissement ne sera jamais le temps d’apprentissage proprement dit. S’attaquer sans cesse aux disciplines, comme on le fait depuis trente ans, c’est s’attaquer aux fondements même de l’école. Cette réforme ne fait que vider un peu plus l’école publique de son contenu, que l’éloigner toujours davantage de la vision humaniste de ses créateurs, qui ambitionnaient de former des citoyens libres et éclairés. En fait d’égalité, elle va creuser encore et encore le fossé entre le public et le privé, entre les familles qui trouveront toujours le moyen de transmettre à leurs enfants une culture solide et les autres. Bref, elle obtiendra tout le contraire de ce à quoi elle prétend.

Le long terme dira le coût de ces réformes aberrantes qui se suivent et se ressemblent malgré leur échec. Et pour l'actuelle majorité, l’addition pourrait arriver dès 2017.

Véronique