L’école primaire refondée comme si vous y étiez

20150414b

Je m’appelle Kevin, et je suis au centre du système scolaire. Plus précisément en CE2 à l’école Zinedine Zidane de Villeneuve-en-Perchoy.

« Centre du système », c’est sans doute du « figuré », comme dit ma maîtresse Mlle Fossile : je partage mon rôle d’astre scolaire avec 29 autres élèves. Nous avons perdu notre label REP, nous ne pouvons pas être moins. Alors, on est un peu comme des poulets pas bios élevés en batterie. Pourtant, je peux vous certifier que mes copains et moi, nous sommes frétillants et bios à souhait.

Le trentième élève, c’est Igor : il est arrivé de Russie après la rentrée. J’étais déçu que la maîtresse ne parle pas russe : elle a besoin d’un Assimil pour se faire comprendre… Igor a aussi une maîtresse de français, Mme Upmobil. On l’appelle Wonderwoman : elle vrombit sur sa moto d’école en école. Elle est tellement forte qu’elle a 70 élèves ! De temps en temps, elle déboule échevelée pour nous emmener Igor[1] .

Mlle Fossile prend Igor au bureau de temps en temps. Et aussi mon copain Jason. Et aussi Brandon, Louana, Léa-Lol et Loanna. Et aussi Tommy quand il est bien disposé et que son auxiliaire de vie scolaire n’est pas là. Tommy est allergique aux i écrits au tableau, c’est pour ça qu’il a une « AVS ». Aussitôt qu’il voit un i, il pique de grosses crises. Grâce à Tommy, on a appris plein de synonymes de mots qui ont la lettre i, Mlle Fossile nous a fait une traduction du Bled rien que pour nous[2]. Bref, tous ceux-là, quand ils lisent à la classe, ils butent sur un mot sur deux. Et alors, l’enfer ! Le temps passe aussi lentement qu’une vidéo en train de se charger. Des fois, ça m’inquiète pour mes copains. C’est vrai, à l’école, c’est pas trop grave de pas savoir lire : entre l’anglais, l’informatique, les images des manuels, le tableau numérique, les trucs à relier, et le projet trie-ta-poubelle de Monsieur Le Maire, vous pouvez toujours vous en sortir. Mais comment ils vont faire mes copains dans la vraie vie ?!

Un vendredi, on a tous parlé de l’éclipse. Cependant, je tiens à vous signaler que d’autres évènements étranges se sont aussi produits à Zinedine depuis le début de l’année…

L’année dernière, Mme Rased nous faisait lire Jason et moi. Cette année, Mme Rased a disparu ! Pourtant mon copain Jason lit toujours à la vitesse d’un escargot congelé et ne comprend pas grand chose[3]

Et surtout, depuis la rentrée il y a une éclipse totale du mercredi ! Mlle Fossile a dit que c’était pour qu’on soit moins fatigué. Mais Loanna et moi, on a fait le calcul : on finit à 16 h, d’accord, mais on reste deux heures de plus à l’école par semaine…

Prenez aussi les jours de la semaine. Il y a eu une faille spatio-temporelle comme dans Star Truck épisode 2. La fin de semaine ressemble à un disque rayé qui se répète inlassablement : le jeudi est devenu un vendredi !

Jeudi dernier, c’est-à-dire, le vendredi Ier, on était tout énervé comme si on avait bu trop de coca, et la fin de la récré a quelque peu dégénéré… Son AVS avait pris à Tommy sa collection de cailloux, laborieusement grattée près des arbres, et Tommy hurlait à l’injustice flagrante : « Mes cailloux ! Mes cailloux ! » On n’arrêtait pas de se jeter des mots fleuris à la figure, tandis qu’Igor nous rappelait à l’ordre en nous menaçant du KGB. Brandon réglait ses comptes vers la fin du rang, et même les plus sages étaient déchaînés. Seule Lou-Ela, dans un élan de zèle, bondissait autour de la maîtresse en couinant « Maîtresse, ch’suis sage moi ! ».20150414c

La matinée du vendredi II fut étrangement calme. A la récré, les CP roulés en boule dans leur manteau jouaient à faire dodo. En classe je me sentais tout engourdi comme quand on sort de l’eau à la piscine, et en deux heures je recopiais consciencieusement la date, le titre, puis l’énoncé pour faire bonne mesure. Tommy alignait mollement sa collection de ficelles. Même Lou-Ela n’avait plus la force de lever le doigt, et à côté de moi Brandon ronflait le nez écrasé dans ses opérations, un filet de bave dégoulinant sur son COD. Mlle Fossile, qui d’ordinaire toute pimpante, nous houspille en sillonnant les rangées, gisait sur son bureau comme une méduse échouée.

Quand l’animateur des TAP est entré dans la classe avec sa liasse de feuilles, c’est sûr que ça nous a un peu réveillés. Il a fait les groupes, c’était un beau spectacle, il y avait des feuilles partout, les surligneurs virevoltaient et il avait l’air paniqué quand il ne nous trouvait pas sur les listes.

C’est que, le vendredi, à la place de l’aide personnalisée, maintenant, on a TAP. Brandon nous rebat sans cesse les oreilles du TAP « Police municipale », il a pu toucher des vraies menottes![4] M. Retraité nous a aussi emmenés en salle des maîtres pour faire du brico-récup. Igor, ce rabat-joie, a décrété « école, pas jouer, travail », et s’est plongé dans son Abécédaire. Les jolies feuilles qu’on a prises pour faire des origamis, je jure qu’on savait pas que c’était les gabarits pour les CP que la maîtresse avait préparés dans son casier.

Mon TAP préféré, c’est art compotaurain avec Obiwan Kenobi dans la classe des CM2 de M. Vieustatut. M. Vieustatut est un maniaque du boulot : il donne même des devoirs écrits et, quand on occupe sa classe avec Obiwan, au lieu de se détendre, il va au café corriger ses cahiers avant de faire l’étude…

En art compotaurain, on a déplacé les tables pour se mettre à l’aise. Jason a fait un magnifique graffiti au tableau avec les craies couleurs ! On s’exprimait tellement bien qu’on a à peine remarqué l’arrivée de M. Vieustatut pour faire l’étude. Mais à voir son expression, je compris que Jason risquait de rester à tout jamais un génie incompris de l’art compotaurain.

Croyez-moi, l’inventeur du TAP, si je sais c’est qui, je lui donne la médaille d’or. Car celui-là, il nous aura vengés de Charlemagne et Jules Ferry réunis !

Une rédaction de Kevin, annotée par Mlle Fossile, institutrice en banlieue parisienne.

 

À nos classes qu’on dit banales, qui deviennent des classes spécialisées…

À nos écoles, « espace d’activités », qui deviennent toutes des ZEP…

Aux instituteurs, qui enseignent maintenant à la chaîne, qui deviennent des ouvriers…

Mlle Fossile

Merci à Claudine, Marie-France et Véronique.

 


[1] La circulaire d’octobre 2012 transforme les CLIN, classes spécialisées qui accueillaient un an jusqu’à 15 élèves ne parlant pas encore français, en unité pédagogiques : UPE2A fixes ou mobiles. La classe spécialisée devient un « réseau ». Les élèves sont « inclus » en « classes banales », avec 9 heures de français par semaine au minimum dispensées par le maître d’UPE2A. Mais la circulaire ne prévoit pas de nombre maximum d’élèves, rendant aléatoire ce quota d’enseignement du français.En Seine-Saint-Denis, des enseignants ont ainsi suivi jusqu’à 90 à 100 enfants.

A l’occasion de la sortie du film La tour de Babel, un responsable de la DGESCO se félicitait pourtant des bons résultats des CLIN :

On dispose d'études de la DEPP (Direction de l'Évaluation, de la Prospective et de la Performance) qui ont suivi des cohortes d'enfants passés par ces classes. Il n'existe pas de suivi individuel, ce qui serait contraire à nos principes, mais des suivis ponctuels de cohortes dans le cadre d'études statistiques. On peut en tirer la conclusion suivante : à catégorie sociale égale (puisque c'est en réalité ce qui pèse le plus dans les résultats scolaires), les enfants qui sont arrivés non-francophones en France ont des résultats au moins égaux sinon supérieurs aux autres élèves. On peut donc dire que l'intégration fonctionne, sans préjuger des parts respectives du système éducatif, du contexte d'immigration, du contexte familial et social dans ce résultat.

http://www.zerodeconduite.net/lacourdebabel/entretien.html

[2] La loi sur le handicap de 2005 a permis à nombre d’enfants qui avaient un handicap physique d’être scolarisés en classe ordinaire, avec une auxiliaire de vie scolaire. Mais la scolarisation d’élèves « aux troubles du comportement », parfois très actifs et expressifs, dans des classes banales chargées, au lieu d’une scolarisation en classes spécialisées ou en institut spécialisé, n’est pas sans poser problèmes… « L’école inclusive » avec un « accompagnement individualisé » est l’orientation actuelle, parce que, dit-on, elle donne « de meilleurs résultats éducatifs ». Elle s’inscrit dans le cadre plus large de l’individualisation, de la pédagogie différenciée comme remède à l’hétérogénéité et à la difficulté scolaire.

Et qui pourrait être partisan à l’inverse de l’exclusion scolaire ?

Il ne s’agit pas de stigmatiser tel ou tel profil d’enfants, ni de renoncer à leur scolarisation. Pour autant, l’inclusion d’élèves non francophones, parfois jamais scolarisés, ajoutée à l’inclusion à temps plein d'élèves à troubles du comportement, y compris des autistes difficilement gérables, doit-elle s’additionner à la difficulté scolaire et l’hétérogénéité des classes banales déjà nombreuses ? Est-elle profitable à ces enfants ? Jusqu’à quel point un éclatement du groupe dans la pédagogie individualisée est-il possible et souhaitable ? Cette inclusion scolaire n’est-elle pas une pure fiction, dont le scénariste conçoit la classe, à défaut d’un lieu de transmission, comme un lieu de vie, une garderie éducative améliorée et individualisée où les élèves s’adaptent et exercent des compétences ? Envisagé à tort comme une exclusion, l’enseignement spécialisé, qui a développé une pédagogie riche, spécifique, ne gagnerait-il pas à être réhabilité ? Le collège voit de même les SEGPA en passe de devenir des unités pédagogiques : les élèves de SEGPA seraient tout bonnement inscrits en classe de 6e. Les professeurs d’école de CLIN ou de SEGPA ne seraient plus des professeurs spécialisés, mais des « personnes ressources », vouées à prodiguer à leurs collègues outils et conseils pour individualiser l’enseignement.

[3] En 2008, les RASED, enseignants spécialisés prenant en charge les élèves en difficulté en petits groupes, ont été diminués et redéployés : il n’y a pratiquement plus d’intervention pédagogique du RASED à partir du CE2. Alors qu’un élève sur cinq est en difficulté de lecture à l’issue du CM2. La perte des RASED est dite compensée, en 2008, par la création de deux heures d’aide personnalisée hebdomadaires. Mais les deux heures d’aide personnalisée sont ramenées avec la réforme des rythmes à une heure, réduisant le temps d’enseignement de 26 à 25 heures hebdomadaires. Sans que des postes de RASED ne soient rétablis. Et au profit d’heures consacrées à la coopération avec les parents d’élèves et aux concertations d’équipes aux thèmes imposés (comment faire des progressions d’anglais par cycle ? Quelles actions faire semblant de mettre en place pour le projet d’école ? Comment harmoniser les karmas des activités du TAP et des autres activités (celles du temps scolaire) ? Dans le cadre de l’école numérique, comment équiper ses élèves de puces électroniques pour ne pas les perdre quand ils vont aux TAP ?).
Dans les syndicats progressistes, il est de bon ton de s’agiter de temps à autre pour la fin de l’aide personnalisée : ça vous pose en défenseur des conditions de travail, et aide le patient à mieux avaler l’amère pilule des rythmes. Il conviendra également avec progressisme d’opposer farouchement RASED et aide personnalisée - alors que les deux peuvent parfaitement co-exister.

[4] Télérama 3341, 25 janvier 2014, p. 26.