Petit traité de communication à l'usage du ministère de l'Éducation nationale

20150514

Vous êtes communicant au ministère et vous avez fort à faire à défendre une réforme que seuls ses créateurs trouvent excellente ? Pas de panique, voici de quoi répondre !

Ne dites pas : « Les élèves n'apprendront plus les langues latine et grecque, ils feront du latin ludique et seront soumis au bon vouloir des établissements. » Mais dites : « Nous allons ouvrir l'option latin à tous. »

Ne dites pas : « Nous allons supprimer des heures aux élèves en faisant passer cela pour une innovation pédagogique. » Dites : « Nous allons développer l'interdisciplinarité. »

Ne dites pas : « Aujourd'hui n'importe quel élève, s'il en exprime le désir, peut faire du latin ou du grec si cette option existe dans son établissement, ce qui n'est pas évident car nous ne recrutons plus de professeurs de lettres classiques. » Dites : « Seuls les élèves favorisés font du latin. »

Ne dites pas : « Nous n'avons pas la moindre idée de ce à quoi peuvent servir le latin et le grec, et au lieu de nous renseigner, nous allons les faire disparaître. » Dites : « Le latin élève le niveau de français et euh... donne des connaissances aux élèves sur la citoyenneté. » (Najat Vallaud-Belkacem, sur BFM TV)

Ne dites pas : « Nous allons faire de sacrées économies en supprimant les classes bi-langues. » Dites : « Les classes bi-langues sont élitistes. »

Ne dites pas : « Cette réforme transforme l'école en halte-garderie géante. » Dites : « Le latin et le grec favorisent l'entre-soi. »

Ne dites pas : « En cas d'absence de professeur, les établissements se débrouilleront avec les moyens du bord. » Dites : « Les professeurs auront davantage de liberté en faisant des Enseignements Pratiques Interdisciplinaires. »

Ne dites pas : « En salle des professeurs, tout le monde rit déjà de la novlangue ridicule pratiquée dans les nouveaux programmes. » Dites : « Chaque métier a son jargon. »

Ne dites pas : « Les heures enlevées à des options ouvertes à tous seront redistribuées au petit bonheur la chance. » Dites : « L'autonomie des établissements est une richesse. »

Ne dites pas : « Les enseignants, qui sont sur le terrain, se rendent compte que cette réforme est inapplicable, inégalitaire et dangereuse. » Dites : « Les professeurs vont s'approprier les programmes. »

Ne dites pas : « Des gens qui ont une expérience d'enseignement bien plus longue que celle des concepteurs des programmes sont hostiles à la réforme. » Dites : « Des pseudo-intellectuels font de la désinformation. »

Ne dites pas : « Les Français sont inquiets pour l'école publique. » Dites : « Les élites veulent sauver leurs enfants. »

Ne dites pas : « Nous ferons passer en force un texte inique, que la communauté éducative ne souhaite pas dans son ensemble. » Dites : « Les professeurs, manipulés et trop bêtes, ne comprennent pas notre belle réforme. »

Ne dites pas : « La réforme prendra des heures aux disciplines, pour les donner à des projets aux titres ronflants et au vide intersidéral. » Dites : « Nous allons nous recentrer sur les fondamentaux. »

Ne dites pas : « Les programmes changent tous les quatre ans, et personne ne donne de direction. » Dites : « Les opposants à cette réforme sont des réactionnaires moisis. »

Ne dites pas : « Nous n'avons jamais lu Bourdieu mais nous allons déformer sa pensée pour pénaliser encore plus les pauvres. » Dites : « Nous sommes allés chercher des choses qui marchaient déjà. »

Ne dites pas : « Les concepteurs de cette réforme n'ont pas vu de véritable élève depuis des siècles, et ne sont jamais rentrés dans un établissement scolaire pour autre chose que s'y faire photographier. » Dites : « Nous allons consulter les enseignants. »

Ne dites pas : « Malgré les efforts conjugués des chercheurs en science de l'éducation depuis de longues années, les élèves apprennent encore des choses à l'école. » Dites : « Les élèves s'ennuient. »

Ne dites pas : « Les élèves feront encore moins de français et de mathématiques, même si c'est à peine croyable. » Dites : « Face aux défis du monde actuel, la réforme prévoit de développer les langues vivantes, de s’ouvrir au numérique, de diversifier les modes d’apprentissage grâce à des enseignements pratiques interdisciplinaires. »

Ne dites pas : « Beaucoup d'enseignants sont hostiles à cette réforme, et ce quelle que soit leur sensibilité pédagogique. » Dites : « Il y a le bon professeur et le mauvais professeur : le bon professeur est d'accord avec cette réforme ; le mauvais professeur est contre. »

Ne dites pas : « L'académie de Créteil est de celle qui compte le plus d'élèves latinistes. » Dites : « Le latin est une option pour privilégiés. »

Ne dites pas : « 3 heures de latin moins 3 heures de latin plus à peu près rien du tout égale très peu. » Dites : « Il y a de la désinformation au sujet de cette réforme. Il suffit de regarder les chiffres. »

Ne dites pas : « En faisant du grec, j'aurais appris que « nostalgie » signifie littéralement « maladie du retour », qu'il est donc impossible d'être nostalgique de l'avenir, de même qu'il est difficile de monter en bas ou d'être sèchement mouillé. » Dites : « Les adversaires de cette réforme sont des nostalgiques de la France du passé ! » (Manuel Valls, à l'assemblée nationale, le 5 mai 2015)

Ne dites pas : « Notre école est inégalitaire, mais nous pouvons faire encore mieux en privant définitivement les élèves des classes populaires d'une éducation digne de ce nom. » Dites : « Il faut adapter l'école au monde moderne. »