Flux et reflux du "tsunami numérique"

20141026

Emmanuel Davidenkoff, journaliste et directeur de la rédaction de « L’Étudiant » mais surtout chantre de la révolution numérique à l’école, est un lanceur d’alerte. Tout comme quelques autres, il vient de comprendre, non sans appréhension, que ce qu’il appelait de ses vœux… est en train de se réaliser !

Le plan numérique pour l’école devient en effet très concret, avec un calendrier, des étapes (l’annonce présidentielle de la « généralisation du numérique au collège » (sic) dès 2016 et l’enseignement de l’informatique en primaire encore en 2016, l’équipement de 70% des élèves du primaire et du secondaire à l’horizon 2020), un budget initial déjà chiffré en centaines et centaines de millions d’euros (sans compter les investissements – colossaux – des collectivités locales en équipements et infrastructures) etc.

Dans un article récent2, « L’impasse de la tablette à l’école », notre essayiste fustige paradoxalement « le plan pour le numérique à l’école » et l’équipement aussi massif que dispendieux des élèves en tablettes, équipement qu'il juge néanmoins – cherchez la logique ! – « nécessaire ». Son avertissement se veut prophétique :

« Tant que la France n'aura pas compris que le numérique résiste à la logique du plan quinquennal, et ne se sera pas concentrée sur des dispositifs pédagogiques propres à faire entrer les élèves dans la "pensée numérique", tant qu'elle n'aura pas admis que cette évolution ne se résume pas à une affaire d'équipement (condition nécessaire, malgré tout, mais en aucun cas suffisante) ; tant qu'elle n'aura pas repensé une formation des enseignants aujourd'hui en jachère, voire, pour ce qui est de la formation continue, totalement sinistrée; eh bien, il y a fort à parier que les tablettes dont on aura submergé les collèges resteront au fond des cartables. Pour n'en ressortir que le soir, à la maison, au profit, dans certaines familles, d'activités formatrices et encadrées et, dans d'autres, de sessions de jeux vidéo ou de pratiques addictives et abrutissantes. »

Relisons, par curiosité, les prophéties quelques peu différentes que faisait le même Emmanuel Davidenkoff dans son essai numériste du début de l'année, Le Tsunami numérique. En fait de « formation des enseignants » ou de « pratiques addictives ou abrutissantes », le journaliste émerveillé vantait surtout, par exemple, l’expérience de Sugata Mitra en Inde, laquelle «  a fait le tour du monde des congrès dédiés à l’innovation pédagogique », sauf en France, car tel est « l’ahurissant obscurantisme » de l’Éducation nationale.

« Baptisée Hole in the wall (littéralement : le trou dans le mur) elle fut menée la première fois en 1999 dans un bidonville à Delhi. Sugata Mitra mit en libre accès un ordinateur encastré dans un mur. La fente qui permettait d’accéder au clavier et à la souris était trop étroite pour une main d’adulte. Aucun mode d’emploi n’accompagnait le dispositif : l’objectif était de savoir ce que les enfants parviendraient à apprendre sans l’intervention d’un adulte. Les résultats furent spectaculaires : en huit mois, des enfants âgés de 6 à 14 ans savaient aussi bien se servir d’un ordinateur et surfer sur Internet que des enfants du même âge ayant suivi une formation délivrée par un adulte […] Mieux : les enfants impliqués dans l’expérience avaient parallèlement plus progressé que la moyenne en anglais et en mathématiques et leur comportement s’était amélioré (moins d’absentéisme). »

Parmi d’autres mirabilia modernes de la technologie, comme la classe inversée (... à Harvard !), Emmanuel Davidenkoff se faisait prophétique à propos des moocs, ces cours en ligne :

« Là où vous devez aujourd’hui payer chaque année des enseignants pour délivrer des cours magistraux à des amphis de quelques centaines d’étudiants, vous pourrez demain pour le même prix délivrer ces cours à un nombre potentiellement infini d’étudiants. Le coût de production de la matière première va chuter. Il en va de même pour une autre tâche chronophage : la correction et l’évaluation. […] Il va falloir admettre qu’une machine peut réaliser de manière autonome un travail qui requiert, de l’avis commun, une intervention humaine. »

Les moocs devaient même servir à repenser le secondaire :

« Imaginez un instant les formidables gains de productivité qu’elles pourraient permettre. Si, dans un collège ou un lycée , les savoirs classiques étaient massivement délivrés via les MOOC au lieu d’être transmis face à des classes d’une trentaine d’élèves mobilisant, à chaque fois, un enseignant, le temps ainsi libéré pourrait être intégralement dédié l’accompagnement des élèves et à des activités qui requièrent un enseignant en chair et en os – des travaux pratiques aux sorties scolaires, des exercices oraux aux travaux en petits groupes […], des pratiques artistiques aux activités sportives. »

Dans son essai, Emmanuel Davidenkoff déplorait l’absence de plan et de volontarisme politique. Il citait alors Christine Vaufrey (« Le risque est que les initiatives individuelles finissent par s’épuiser : on ne peut pas espérer que le système éducatif français se réforme intégralement du bas vers le haut. Il y a des frein structurels ») et donnait l’exemple d’une « vaste plan » aux États-Unis quand la France « traîne des pieds » :

« Un argument des sceptiques quant à l’introduction massive du numérique dans les écoles tient à l’absence d’étude scientifique suffisamment étayée pour prouver, aujourd’hui, qu’il aurait une efficacité supérieure. La belle affaire ! S’interroge-t-on sur l’efficacité du stylo, du tableau ou du livre, outils pédagogiques les plus répandus au monde ? Non. »

Il citait également le chercheur transdiciplinaire François Taddei, lequel déplorait l’absence de « vision » et de « vraie politique » en France :

« On en est encore à débattre de l’utilité de monter dans le train pendant que d’autres construisent des lignes de chemin de fer et des TGV. Les Américains mettent des dizaines de millions sur la table. Le problème ne se résume pas seulement à la création de cours en ligne. »

Emmanuel Davidenkoff évoquait bien, de façon convenue, « l’accompagnement » nécessaire des enseignants mais alertait alors tout autant sur le taux d’équipement des écoles en ordinateurs par rapport à nos voisins européens (« Reste que le taux d’équipement est dérisoire : 15 000 tablettes au total, réparties dans 119 écoles (sur 53 0000), 174 collèges (sur 7 000) et 42 lycées (sur 4 000) ») et concluait ainsi son essai :

« Le gouvernement semble avoir pris la mesure des bénéfices à tirer, pour un pays riche et éduqué comme le nôtre, de la révolution numérique ? Création de « quartiers numériques », « visa-entrepreneurs » pour attirer les entreprises étrangères : les projets existent. Mais tant que le système éducatif ne se sera pas mis, massivement, au diapason, nous bâtirons sur des sables mouvants. »

Y aurait-il deux Emmanuel Davidenkoff ? Le partisan de l’« industrialisation de l'individualisation » (sic) par le numérique et celui qui voit en elle, finalement, une « impasse » ?

Il est vrai que l’ensemble de l’essai d’Emmanuel Davidenkopff était fondé sur la fiction d’une Éducation nationale opposée au numérique « pour protéger le modèle élitiste » et la réussite des seuls enfants des cadres et des enseignants : « Comme Kodak en son temps l’Éducation nationale imagine au fond que son modèle résistera éternellement. »

Sans doute le journaliste, tout à ses prophéties ou à ses admonestations, n’avait-il pas entendu parler de la « stratégie pour faire entrer l'école dans l'ère du numérique » depuis 2012, voire pour « refonder l'école de la République par le numérique » (sic). Sans doute l’essayiste ignorait-il tout ou n'avait-il pas anticipé les innovations récentes de l’institution :

- la création de la plateforme FUN (France université numérique)

- le plan de la nouvelle France industrielle et son volant e-education pour « structurer une filière du numérique éducatif »

- la création d’un Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative, des CARDIE (conseillers académiques en Recherche-développement, innovation et expérimentation) et des DANE (Délégations académiques au numérique éducatif)

- la création (éphémère) de « Respire », le réseau social de l’innovation du ministère de l’Éducation nationale, remplacé par « ViaEduc »

- la création d’une Direction du numérique pour l'éducation (DNE)

- la création et l’extension des COCONS (collèges connectés)

- la généralisation des ENT (espaces numériques de travail) et du cahier de texte en ligne

- la mise en place de la formation des enseignants en ligne (M@gistère)

- la promotion des « enseignants innovants » se voyant recommandés pour la Légion d'honneur et le Mérite

- la mue numérique de l’ex-CNDP devenu « Canopé »

- la mue numérique (aux forceps) du CNED, tourné désormais de plus en plus vers l’enseignement en ligne (avec notamment L'Académie en ligne)

- la création précisément d’un dispositif d'apprentissage en ligne avec horaires scolaires dédiés pour les élèves en difficulté d'établissements défavorisés (D'Col)

- la refonte en cours des programmes et du socle pour prendre notamment mieux en compte la 'révolution numérique', avec notamment l’enseignement de l’informatique dès le primaire

- la participation régulière de l’institution à des actions de promotion du numérique (forum des enseignants innovants, tour de France du numérique, Salon EducaTech-EducaTICE, journées d'échange chez Microsoft etc.) avec des partenaires très intéressés

On le voit, le « tsunami numérique » déferle bien sur l'école. Et avec, derrière lui, l'intention plus ou moins avouée de changer l'école radicalement en imposant de nouvelles manières d'enseigner ou d'évaluer, manières que l'on connaît très bien parce qu’elles ont déjà fait la preuve de leurs nocivité.

Face à la chronique à venir d'un échec retentissant et d'une gabegie annoncée, il est effectivement temps de tourner casaque.

Quant aux élèves, à qui doivent-ils dire merci pour cette « impasse » ?

@loysbonod


1. Récemment : Ghislain Dominé, chef de projets numériques à Canopé, ou Anne-Marie Patenotte

2. « L'impasse de la tablette à l'école » dans « L’Express » du 24 octobre 2014.