L'enseignement du code à l'école

In cauda venenum

– C'est dans la queue qu'est le venin.

 

Cet article assez long peut désormais être téléchargé et lu sous la forme d'un livre numérique (175 pages) au format pdf :

In coda venenum ?

 

Les programmes informatiques sont des créations humaines fascinantes, dont le fonctionnement offre depuis plus d’un demi-siècle un nouveau champ de connaissances, de possibilités et d'applications qui croît de façon exponentielle.

Mais ce champ, toujours plus vaste, plus complexe et jusqu’ici réservé aux études universitaires, a-t-il sa place dans l’école secondaire ou même dans l'école primaire ?

C’est ce que martèle, depuis quelques temps – et singulièrement depuis un an, une campagne médiatique d’une ampleur sans précédent (rapports scientifiques, articles de presse, missions parlementaires, sondages, proposition de loi, tribunes) avec en point d’orgue, en juillet 2014, une décision ministérielle ouvrant la porte à un tel enseignement.

En vérité c’est l’histoire d’un éternel retour. L’enseignement du code ne fait jamais que revenir à l’école... où il a déjà été abandonné. Depuis, l’école a préféré l’éducation aux outils numériques : les programmes ont été refondus pour s'adapter tant bien que mal à la « révolution numérique », avec des résultats pour le moins décevants.

Comme nous l’allons voir, la question de l’enseignement du code à l’école, telle qu’elle est posée, est surtout révélatrice d’une vision attristante de celle-ci : réduite à ses outils et non plus définie par ses finalités, l’école se trouve exposée, dans l’urgence d'un temps politique bien éloigné de son temps propre, à la réforme permanente et aux innovations pédagogiques les plus désespérantes. Ses maîtres sont peu à peu dépossédés de leur compétence et de leur autorité. Sa mission elle-même se trouve de plus en plus dénaturée.

C’est donc, au-delà de l’enseignement du code informatique, devenu « cause mondiale », une question beaucoup plus vaste dont il s’agit ici : les grandes manœuvres pour transformer radicalement notre école ont commencé, et c'est bien ce qui doit tous nous alerter.

 

Un débat brouillé

Il est d’abord nécessaire de débrouiller un peu les termes du débat, certaines confusions étant parfois volontaires.

Le « code » (ou – ce qui change tout – « coding ») est bien un aspect restreint et particulièrement technique de l’enseignement de l’informatique. Personne d’ailleurs n’est codeur : on est, après des années d’apprentissage, développeur ou programmeur. Les langages informatiques eux-mêmes ne servent à rien si les principes qui les sous-tendent ne sont pas compris. Chaque langage est choisi et mis en œuvre au service d’une architecture : le programme, lui-même au service d'une intention. Malheureusement, employé au singulier, le mot « code » laisse penser qu’il existe une sorte de langage informatique universel, que nous devrions tous connaître, à l’image du code de la route (« Avis aux “petites poucettes” : passe ton code d’abord »), alors qu’il existe une multitude de langages informatiques plus ou moins complexes, plus ou moins spécialisés et plus ou moins évolutifs.

Par « code » il faut donc comprendre le principe de la transcription dans un langage informatique d’instructions données à un ordinateur : le terme « codage » semblerait donc plus approprié. On verra que cette distinction est importante.

De la même façon la joyeuse confusion sur le terme « numérique » lui-même. L’Académie des sciences, dans ses recommandations, distingue avec raison « numérique » et « informatique », mais affirme ensuite que « pour les enfants du XXIe siècle, l’informatique est tout sauf une « nouvelle technologie », puisqu’ils n’ont jamais connu le monde sans elle. » Si l’informatique est partout (ou presque), elle est plus que jamais, malgré sa haute technicité, rendue invisible par des interfaces toujours plus ergonomiques et donc inconnue des jeunes générations : jamais la « pénétration de la pensée informatique » n’a été aussi faible qu'aujourd'hui.

Depuis des années les intitulés d’enseignements trahissent eux-mêmes le grand flou conceptuel : le B2I (« brevet informatique et Internet ») suppose qu’Internet est chose distincte de l’informatique (malgré son intitulé ce brevet ne valide par ailleurs, du primaire au lycée, aucune compétence « informatique » au sens propre : les mots « code », « programme » ou « algorithme » en sont totalement absents).

De même l’intitulé de la toute nouvelle spécialité ISN (Informatique et sciences du numérique) en classe de Terminale, mise en place en 2012, distingue curieusement « l’informatique » des « sciences du numérique » dont on se demande pourquoi elles sont plusieurs et de quoi elles sont la science si ce n'est pas en rapport avec l’informatique.

Il est vrai que le terme « numérique » est beaucoup plus attractif aujourd'hui que le vieux terme « informatique » !

Un débat parasité

L’enseignement du code informatique est un sujet sur lequel personne n’est vraiment légitime : d’où un débat aussi passionnant que passionné. Il manque aux experts, réels ou supposés, de l’informatique la perspective de l’école en général et les représentants de l’école ne comprennent parfois pas grand-chose à l'informatique.

Comme souvent s’agissant de l’école, les prescriptions viennent de tous les horizons, dans une jungle qu’il faut débrouiller. Différentes Académies mais aussi des associations confidentielles livrent ainsi leurs recommandations instantes à l’école, tout comme les chargés de communication des grands groupes technologiques, les créateurs de start-up ou les techno-pédagogues de l’école numérique. Pour la Directrice du numérique pour l’éducation, « Le débat sur le code a été polémique et a opposé des factions, des lobbys, des camps »  mais c’est surtout oublier qu’il porté sur les modalités d’un tel enseignement, pas sur sa pertinence.

À cela s’ajoute que les discours confondent (souvent) allègrement tous les niveaux d’éducation (classes préparatoires et cours préparatoire, même combat ou presque).

Bref tout est fait pour qu’une réflexion sereine et impartiale soit difficilement possible.

Raison de plus pour débattre de ces enjeux en analysant point par point la rhétorique de discours creux et souvent contradictoires.