Travailler en août ? Les enseignants le font déjà !

A en croire certains, les syndicats dirigent en sous main le ministère de l’Éducation nationale, « contre l'intérêt des élèves », évidemment[1]. Quelques exemples pris dans l'année écoulée permettent en effet de s’en convaincre.

C'est ainsi vrai dans le primaire, avec la réforme des rythmes scolaires que les syndicats ont imposée envers et contre tous[2]. Sa calamiteuse application à la hussarde n’est-elle pas allée contre l’intérêt de l’enfant ?

C'est également vrai dans le secondaire, avec la récente réforme des décrets de 1950. Les syndicats ont en effet fait pression sur le ministère pour obtenir la suppression de l’heure de décharge pour les classes à examen ou pour les classes de plus de 36 élèves afin de permettre aux professeurs de travailler dans de meilleures conditions qu’en 1950, toujours dans l’intérêt des élèves bien sûr !

C'est enfin vrai dans l’ensemble de la fonction publique avec la reconduction du gel du point d’indice, la baisse considérable du pouvoir d’achat des enseignants depuis des décennies[3], les salaires devenus bien plus bas que ceux des autres diplômés du supérieur ou des autres enseignants de l’Union Européenne[4] : les syndicats des enseignants français sont diablement puissants ! Preuve de leur pouvoir occulte, entre 2000 et 2010, la France est le seul pays dont le pouvoir d’achat des enseignants a baissé (-8%) contre une moyenne de +20% dans l’OCDE. La crise des vocations actuelles sert évidemment les intérêts des enseignants. Avec des postes non pourvus toujours plus nombreux et le recrutement massif de contractuels ni formés et ni qualifiés on voit bien que l’intérêt des élèves va à l’encontre de celui des enseignants.

Dans ces conditions, une mesure aussi arbitraire et anecdotique que l’avancement en août, pour la première fois dans l’histoire de l’école[5] et pour trois rentrées consécutives, de la prérentrée des enseignants, constitue évidemment une meurtrissure de plus, une sorte d’humiliation publique et symbolique, le coup de pied de l’âne de l'institution en quelque sorte. Le coup politique est joli puisque les syndicats majoritaires, obligés de sortir du bois pour défendre la corporation, sont passés sous les fourches caudines d'une opinion publique chauffée à blanc et qu’il a ensuite été facile de leur concéder cette petite victoire qui ne coûte pas grand chose au ministère.

Au milieu de cette fièvre médiatique autour de la rentrée, Mara Goyet, une enseignante blogueuse du « Monde » à qui toutes ces dernières évolutions de notre métier a dû échapper, a cru bon d'emboîter le pas à l’opinion publique et de défendre – avec un courage certain – la dignité des vrais enseignants refusant le corporatisme arriéré de « ce seuil archaïque du 31 août »[6] :

Je ne vais pas mourir de travailler un jour en août.

Sans doute Mara Goyet ignore-t-elle que les enseignants consciencieux travaillent tous pendant leurs congés (ce que le ministère appelle, dans une formule très heureuse, des « jours de congé travaillés »[7]) et préparent activement leur rentrée chaque année, en travaillant non pas un petit jour en août, comme propose Mara Goyet, mais beaucoup plus, et ce depuis toujours[8]. Et qu'ils n'en meurent effectivement pas. Dans cette affaire, son indignation vertueuse de professeur consciencieuse se résume par ces mots :

J'ai honte. Et je suis certaine que nous sommes nombreux dans ce cas.

Pour ma part j’ai honte qu’un enseignant laisse ainsi croire à l'opinion publique que notre travail d'enseignant se résume à notre seul service devant les élèves. Et j’espère bien que nous sommes nombreux dans ce cas.

@loysbonod

Article édité le 19 mai 2014 : document ajouté ; titre et sous-titre modifiés.


[1] Maryline Baumard, « Le Monde » du 15 mai 2014 « Pas de prérentrée des enseignants en août ».

[2] En réalité seuls deux syndicats réformistes ont défendu vent debout les rythmes scolaires, le Sgen-CFDT et le SE-UNSA, contre leur base même. Chose amusante : lors du CSE du 20 mars 2008, seul le Sgen-CFDT a voté pour le projet de décret relatif à l'organisation des écoles maternelles et élémentaires actant la suppression du samedi matin à l'école primaire. Le SE-UNSA ne s’est lui pas opposé. On peut en déduire que les syndicats réformistes sont ceux qui acceptent les réformes dans un sens comme dans l’autre.

[3] La baisse du pouvoir d’achat des enseignants est de -13,4% en quinze ans contre une augmentation de +19,5% pour le SMIC.

[4] Les salaires des enseignants, diplômés d’un master, sont inférieurs de 6% à 15% aux salaires moyens des enseignants de l’Union Européenne jusqu’à 15 ans de carrière et de 19% au salaire moyen de l’ensemble des diplômés du supérieur en France (Source OCDE, Regards sur l'éducation 2013).

[5] Claude Lelièvre, « Une rentrée en août? Bouh! » (15 mai 2014)

[6] Mara Goyet sur son blog « Alchimie du collège » : « Prérentrée : j’ai honte » (17 mai 2014)

[7] Ministère de l'Éducation nationale « Temps de travail des enseignants du second degré public » (13 juillet 2013). Il faut compter une vingtaine de jours dans les disciplines générales pour le secondaire, dont un peu moins de la moitié en été. A consulter également le dossier « Enseigner en collège et lycée en 2008 » (octobre 2009).

[8] A titre personnel, et pour le seul grec ancien dont le programme est renouvelable, j’ai compté environ une dizaine de jours de travail en août 2013 :