Les rythmes scolaires aux antipodes des préconisations de l'Académie de médecine

La réforme des rythmes scolaires, dans sa mise en place concrète, est par bien des aspects consternante. Mais s’il y a un aspect plus consternant que les autres, ce sont bien les rythmes eux-mêmes.

En revenant à une semaine de quatre jours et demi, le ministère de l’Éducation nationale se devait d'apporter sa touche de modernité pour ne pas donner l’impression d'un retour au statu quo ante : c’est ainsi qu’il a imposé – contre toute logique – le mercredi matin comme seule demi-journée conforme à l’intérêt de l’enfant.

Relisons ce que préconisait le rapport de l’Académie de médecine de 2010[1], rapport sur lequel se fondait la mission parlementaire de 2010 et la conférence nationale sur les rythmes scolaire de 2011. Nous soulignons les éléments importants :

- Aménager la journée scolaire en fonction des rythmes de performance et enseigner les matières difficiles aux moments d’efficience scolaire reconnus, en milieu de matinée et en milieu d’après-midi.

- Alléger le temps de présence quotidien de l’élève à l’école en fonction de son âge.

- Aménager la semaine sur quatre jours et demi ou cinq jours en évitant la désynchronisation liée à un week-end dont le samedi matin est libre.

Curieusement la conférence nationale a hésité sur « le choix de la demi-journée supplémentaire, mercredi ou samedi ». Mais le décret de 2013, lui, a été beaucoup plus catégorique :

Les heures d'enseignement sont organisées les lundi, mardi, jeudi et vendredi et le mercredi matin, à raison de cinq heures trente maximum par jour et de trois heures trente maximum par demi-journée.

Le samedi, devenu dérogatoire, a été peu accordé par le directeur académique : à peine 345 communes ont pu choisir le samedi matin en 2014. Il est vrai que le président de la FCPE faisait valoir l’an passé que les adultes utilisaient les installations sportives le samedi matin[2]. Autre évolution importante : le décret ne parle plus d’alléger le « temps de présence » mais la « journée d’enseignement ». Enfin les pics de vigilance n’existent plus... que le matin (les fameuses « cinq matinées »)[3] !

Ajoutons que le décret complémentaire de 2014 a permis, « sur la base d'expérimentations autorisées par le recteur », de porter finalement la journée d'enseignement à six heures de cours (comme avant la réforme) et de regrouper les temps d’activités périscolaires, facultatifs, le vendredi après-midi par exemple, permettant de facto d’allonger le week-end jugé déjà trop long par l’Académie de médecine d’une demi-journée supplémentaire.

Observons donc le résultat très concret de la réforme des rythmes scolaires dans quelques-unes parmi les plus grandes communes de France :

– À Lille comme dans 1,5% des communes, le samedi dérogatoire a été accordé, en échange d’une mise en place dès 2013.

– À Paris, la mise en place dès 2013 s’est faite en s’asseyant sur le décret, avec six heures de cours par jour le lundi et le jeudi.

– À Marseille et à Lyon (et dans bien d’autres communes), les activités périscolaires ont été regroupées le vendredi après-midi. Trois jours par semaine les élèves ont six heures de cours par jour.

Aucune de ces quatre grandes communes ne respecte donc le cadre général prévu par le décret de 2013. Mais il y a plus grave : trois de ces communes ne respectent pas non plus les préconisations de l’Académie de médecine.

Passons sur l’absence de régularité de rythmes qui n’en sont donc plus. Dans ces dernières communes, deux, voire trois jours par semaine, la journée d’enseignement est tout aussi longue qu’auparavant, mais avec une demi-journée supplémentaire par semaine, et sans aucune pause dans la semaine !

Les autres jours :

– ou bien, pour des raisons de garde, les élèves restent majoritairement à l’école pendant les temps d’activité périscolaire (auquel cas difficile de considérer que le « temps de présence quotidien » a été « allégée »)

– ou bien ils partent en week-end le vendredi midi (auquel cas la « désynchronisation » du week-end est largement aggravée)

– quant aux « moments d’efficience scolaire reconnu […] en milieu d’après-midi » (les fameux pics de vigilance), ils sont définitivement perdus pour un ou deux jours par semaine puisque les élèves sont libérés par exemple à 15h le mardi et le vendredi à Paris pour les temps d’activités périscolaires.

À noter que dans de nombreuses communes ayant choisi d’allonger la pause méridienne (jusqu’à 2h30 !), difficile de penser également que le « temps de présence » à l’école a été allégé. S'y ajoutent la longue désynchronisation du week-end et l'absence de pause dans la semaine pour les élèves.

Le chronopsychologue François Testu, inspirateur de la réforme, semble ne pas vouloir en endosser la responsabilité en cette rentrée qui s'annonce houleuse :

« [...] Le profil général fourni par la courbe de vigilance vaut pour tous les jours de la semaine… sauf le lundi. Ce jour-là, l’effet « week-end », régulièrement pointé du doigt par les chronopsychologues, veut que l’attention soit généralement perturbée. « Le lundi est le miroir de ce que l’enfant a vécu durant le week-end », résume François Testu. Et plus le week-end a été long, plus cet effet perturbateur se fait sentir durablement, jusqu’à empiéter largement sur le mardi. C’est pourquoi tous les chronopsychologues sont à peu près d’accord pour dire que, dans l’intérêt des enfants, il vaut bien mieux les faire retourner à l’école le samedi plutôt que le mercredi matin. »[4],

Résumons-nous : par idéologie, on a réussi ce miracle d’allonger le temps de présence des élèves à l’école, de supprimer toute pause dans la semaine et de conserver, voire d'allonger un déjà trop long week-end préjudiciable aux apprentissages, le tout sans même rétablir les vingt six heures d’enseignement d’avant 2008.

On comprend mieux pourquoi l’enseignement privé n’applique pas la réforme des rythmes scolaires.

Si l'on en croit l’Académie de médecine, on a donc tout fait pour s'opposer à l’intérêt de l’enfant. Le tout dans la précipitation (comme en témoigne, entre autres, l'application chaotique de la réforme en maternelle), en créant des inégalités entre les territoires et entre les parents, en déniant toute compétence aux enseignants et – bien sûr – en dépensant des sommes astronomiques.

Le plus grave étant peut-être qu’on a laissé croire, en occultant les vraies raisons de l'échec scolaire, que les rythmes scolaires permettraient de lutter contre les inégalités à l'école. Ouvrons les yeux : tels qu'ils sont appliqués, ils ne feront que les creuser.

@loysbonod


[1] Académie nationale de médecine : « Aménagement du temps scolaire et santé de l’enfant » par Yvan Touitou et Pierre Bégué (19 janvier 2010). C’est sur ce rapport de l’Académie de médecine, entre autres, que s’est fondé le rapport d’information parlementaire de la commission des affaires culturelles et de l’éducation en conclusion des travaux sur les rythmes scolaires et présenté par MM. Xavier Breton et Yves Durand (8 décembre 2010). Ce rapport est également cité ensuite par la Conférence nationale sur les rythmes scolaires dans son rapport d’orientation « Des rythmes plus équilibrés pour la réussite de tous » (juillet 2011).

[2] « Débat de la FCPE : les nouveaux rythmes scolaires » (vidéo) du 9 octobre 2013.

[3] Communiqué du Ministère de l'Éducation nationale du 8 mai 2014 : « Publication du décret complémentaire sur l'organisation des rythmes scolaires »

[4] « Rythmes scolaires : ce qu’en dit la science » dans « Les Échos » du 29 août 2014.