Une nouvelle prime pour faire revenir les élèves décrocheurs

20160824

En 1980, 39% des élèves sortants de l’école n’avaient aucun diplôme ou seulement le brevet des collèges. Trente ans plus tard, la proportion a été ramenée à 15%[1]. Parmi eux, la moitié (8%) n’ont aucun diplôme : ces 50.000 élèves par an sont, bien sûr, toujours trop nombreux.

Mais ils sont, malgré eux, très utiles : leur nombre est un puissant outil de communication pour justifier à peu près toutes les réformes (la réforme du collège par exemple[2], accusé de générer le décrochage alors que celui-ci diminue considérablement) : par catastrophisme, les ministres successifs font du décrochage un vertueux cheval de bataille, n’hésitant pas même à en faire un peu trop : Najat Vallaud-Belkacem accuse ainsi, en 2016, « un système éducatif qui laisse plus de 20 % d'une génération sans aucun diplôme à la sortie »[3]

C’est à qui saura réduire victorieusement ce chiffre, d’autant que cet indicateur entre désormais dans les comparaisons internationales.

Une certaine vision du mérite

Dans cette course effrénée, le ministère a instauré une nouvelle innovation : la prime au décrochage (sous conditions de ressource), d'un montant de 600€ et ingénieusement intitulée « prime complémentaire à la bourse nationale d'études » : elle est destinée aux élèves « qui reprennent leurs études après une interruption d'au moins cinq mois suite à démission ou rupture définitive de l'assiduité »[4].

Une initiative atterrante tant du point de vue de la morale que de son efficacité supposée.

On se souvient qu’en 2013 le même ministère avait voulu supprimer les bourses au mérite pour les meilleurs bacheliers, avant d’être contraint par le Conseil d’Etat de les diviser par deux seulement. Il est vrai qu’avec les records de mention Très bien (dont la proportion a été multipliée par 17 en un quart de siècle dans la voie générale), le mérite ne devait plus sembler si méritant au ministère (et surtout beaucoup trop coûteux).

Ou moins méritant que celui des élèves en rupture d’assiduité.

Des illusions de solution

En réalité, cette initiative (qui suppose que les difficultés scolaires peuvent être surmontées par l'attrait de l’argent) n’est que l’aboutissement désolant d’une curieuse pensée pédagogique à l’œuvre dans l’Éducation nationale depuis des décennies : dans la perspective de l’affichage comptable d’une réussite artificielle, s’efforcer de résoudre les problèmes en aval de la scolarité (la logique de la « remédiation »). Et, si nécessaire, en appliquant une illusion de solution. De fait, la simple présence des élèves suffira bien pour constituer une victoire scolaire factice, une fausse égalité des chances.

Sur le même principe, l’organisation d’une réussite aussi miraculeuse qu’artificielle au bac ou, plus récemment, la conservation des notes au baccalauréat pour permettre à certains élèves de passer l’examen en plusieurs années[5]. De même encore, l'accompagnement personnalisé au collège, qui n'aura donc d'accompagnement et de personnalisé que l'intitulé puisque proposé sur l'horaire des cours et en classe entière. La suppression du redoublement procède encore de la même illusion chiffrée : le taux de retard des élèves, en diminution importante depuis des décennies, est considéré comme un progrès pédagogique et tant pis si les élèves non redoublants savent à peine lire.

Car ce sont évidemment des indicateurs qui, d’une manière ou d’une autre, font abstraction de la réalité des difficultés scolaires des élèves et de leur niveau.

Or c’est malheureusement bien en amont et sur le long terme (bien au-delà de la durée d’un ministère) qu’il faut traiter les vraies raisons du décrochage ou des inégalités en général, à commencer par les graves difficultés de lecture des élèves sortant du primaire, qui ne cessent de s’accroître dans une école où les élèves n’ont jamais eu aussi peu de cours.

Mais, à vrai dire, un tel questionnement constituerait une révolution copernicienne dans l’école moderne.

@loysbonod


[1] Ministère de l'Éducation nationale, RERS 2015 pour la période 2011-2013.

Un progrès que même la Cour des comptes reconnaît : "Les dispositifs et les crédits mobilisés en faveur des jeunes sortis sans qualification du système scolaire" (20 janvier 2016)

« Contrairement à une idée largement partagée, le nombre de jeunes qui sortent sans qualification du système scolaire est en régression dans notre pays depuis plusieurs années. Il se situe aujourd’hui autour de 100 000 par an en France métropolitaine. Ce flux annuel alimente une population d’environ 480 000 jeunes de 18 à 24 ans sans qualification. Ces données situent de façon relativement favorable la France au regard de ses partenaires européens, avec un taux de jeunes sortis précocement du système scolaire de 9 %, alors que la moyenne européenne s’établit à 11 %. »

[2] Ministère de l'Éducation nationale, présentation de la réforme du collège : « Collège : mieux apprendre pour mieux réussir » (11 mars 2015)

« [Le collège] est inadapté au développement des compétences indispensables à la future insertion des collégiens et peu efficace sur l’orientation et la lutte contre le décrochage. »

[3] Tribune de Najat Vallaud-Belkacem dans « Les Échos » du 24 mars 2016 : « Education : ce que nous faisons pour la jeunesse »