Et l’école avec…

20141028

L’éducation est un lucratif marché d’avenir. Nombreux sont ceux qui l’ont bien compris et se lancent pour être les Mark Zuckerberg et Larry Page de demain.

Tous les grands groupes technologiques, qu’ils vendent des ordinateurs ou des tablettes, des logiciels, des applications ou des systèmes d’exploitation, des tableaux numériques ou des solutions numériques, se positionnent sur ce grand marché1. Les éditeurs scolaires traditionnels ont eux-mêmes fait leur mue numérique (Paraschool.com de Bordas ou Maxicours.com de Magnard).

Plus spécifiquement, compte tenu du spectaculaire naufrage de l’école, le secteur du parascolaire suscite les convoitises les plus aiguisées : nous avions déjà parlé ici de Oodoc.com (rebaptisé depuis touslesDocs.com) et de Oboulo.com, deux sites monnayant des corrigés en ligne, ou de Monamphi.com, un site proposant de commercialiser en ligne les prises de notes des étudiants.

Nous aurions également pu parler de Ruedesécoles.com, de DigiSchool.fr, de Edmodo.com, ou encore – sur le modèle de « moocs pour collégiens » (sic) – de Beebac.com et de Ma deuxième école et bien d’autres encore !

Kartable.fr

Rien ne vaut un cas d’école.

Un professeur d’histoire-géographie, découvrant le principe de l'école en ligne, a attiré l’attention2 sur une jeune start-up de Neuilly créée en 2013 par deux jeunes diplômés d’HEC : Kartable.fr3, plate-forme de ressources présentée comme « le premier recueil complet et gratuit de ressources parascolaires conforme aux programmes officiels, couvrant toutes les classes et toutes les matières ». Cette start-up, qui a reçu le soutien de Xavier Niel, vient de lever 1,2 millions d’euros pour accroître son développement. L’un des deux créateurs se dit animé par la « passion pour l’éducation et la transmission » et l’autre se veut philanthrope4 :

« J’ai constaté qu’il y avait un manque de contenus éducatifs fiables et facilement accessibles en France. J’ai eu l’idée de créer un éditeur scolaire gratuit pour les élèves suite à ces expériences et nous avons commencé à travailler sur le projet en 2011 tous les deux. »

Un offre « gratuite, pour le moment ». Évidemment le business model de l’entreprise repose déjà sur la publicité et ses créateurs espèrent à terme « monétiser [son] audience » en proposant d'une part leurs services à des comités d'entreprises, à des chefs d'établissement ou aux collectivités locales et en adoptant d'autre part un modèle freemium pour le soutien scolaire : « Les compléments pédagogiques - comme le suivi en ligne et la réponse simultanée aux questions - seront payants »5. Bref, on le voit : « un outil simple, moderne et gratuit, devant lequel tous les élèves sont égaux »6 !

« L’Étudiant » a applaudi sans réserve, « Le Figaro Étudiant » lui a décerné un trophée. « Challenges » l’a recommandé dans les « 100 start-up où investir » en 20147. Une vraie success story, ou presque, si des enseignants, des vrais, n’avaient pas mis leur nez dans les contenus proposés.

Des contenus d'une rare qualité

Il est vrai qu’il faut alléger les cartables. Mais de là à mettre à disposition des élèves depuis un an des contenus aussi indigents, médiocres, dépourvus de vraies ressources numériques mais surtout... bourrés d’âneries : « On a recruté des majeurs de grandes écoles pour produire le contenu du site » explique le fondateur du site. Tel est l'état de l'école que n'importe qui peut aujourd'hui s’improviser enseignant ou concepteur de manuels.

En vérité, la consultation atterrée du site renseigne – mieux que bien des longs discours – sur la réalité de la baisse du niveau dans une grande école française : rien que pour la partie « français », on y apprend que le nom, le groupe nominal ou l’adjectif sont des fonctions, que sa place au début de la phrase permet d’identifier un sujet, que « François Villiers » (sic) est connu pour être spécialiste de la ballade et « du verset », que « le dialogue est une stichomythie lorsque la cadence est élevée et les mots sont rares », que « Montaigne est considéré comme l'un des fondateurs de l'introspection et du culte du Moi », que « Le Spleen […] est un recueil de poésie lyrique », que Causette n'est pas un magazine féminin mais un personnage des Misérables, que « "Le Canard enchaîné" est un journal parodique », etc.

Inexactitudes, contresens, bourdes énormes : presque tout est empreint d’erreurs factuelles ou d’aberrations pédagogiques élémentaires dans cette fatrasie des temps modernes : la liste, poétique, est presque infinie et s’étend à toutes les matières et à tous les niveaux de la scolarité. L’administrateur du forum Neoprofs en propose une petite recension édifiante, complétée de manière collaborative, moderne et malicieuse par de nombreux enseignants.

Il faut dire que réinventer tous les programmes de tous les niveaux – non sans courage et humilité – pour créer « la première encyclopédie scolaire en ligne » (sic) en si peu de temps tenait de la gageure. Les créateurs se réclament d’ailleurs fièrement du modèle de Wikipédia. Mais peu importe, au fond, que les contenus soient de bonne qualité ou non : compte tenu de la conjoncture, c’est un marché de toute façon quasi acquis, comme l'ont compris les investisseurs.

« Ce site rendra service à la fois aux élèves et aux enseignants » s’enthousiasme « Le Figaro Étudiant » : rien n'est moins sûr pour les élèves mais il est vrai qu’avec ce genre de sites pourrissant le web, jamais les vrais professeurs ne seront plus utiles !

Le soutien institutionnel

Tout ceci serait plaisant si l’institution scolaire ne prêtait pas elle-même son sympathique concours à cette entreprise désolante. De nombreux sites officiels d’établissements scolaires, collèges ou lycées, encouragent – visiblement sans l'avoir consulté – à s’inscrire sur le site ; les sites Canopé de plusieurs académies ont fait la promotion de son lancement ; la Délégation académique au numérique éducatif (DANE) de Nice l’a inclus dans les ressources en ligne. Enfin, reconnaissance ultime : les créateurs de Kartable.fr ont même été reçus par la Direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO), au ministère de l'Éducation Nationale, où ils ont été félicités : « Ils nous ont dit qu'ils essayaient de créer une offre semblable depuis des années mais la structure plus légère d'une start-up facilite la réalisation d'un tel projet. »8

20141028anim

Mieux que cette publicité gratuite et bienvenue : le financement public. A côté d’investisseurs comme le fonds « Partech Ventures » et d’autres business angels, on trouve en effet la Banque publique d’investissement, chargée d’investir dans les entreprises françaises.

D’une manière plus générale, pendant l’été 2014, l’État s’est engagé, parmi d’autres « plans de la nouvelle France industrielle », dans un grand plan « e-éducation » visant à consolider, en « associant engagements publics et privés », « la filière industrielle française du numérique éducatif »9 avec un financement annoncé de 700 millions d’euros. D’ores et déjà « dix projets de démonstrateurs de services numériques dans le domaine de l'e-éducation ont été sélectionnés pour bénéficier d'un soutien des investissements d'avenir... » pour un montant de 21 millions d’euros (dont un million en moyenne par projet sur fonds publics)10.

Aujourd’hui les entreprises de la filière numérique se font plus pressantes :

« Les éditeurs demandent des inflexions sur plusieurs points. D'abord un soutien à leurs investissements par un “plan 2015” permettant de préparer sur le terrain la généralisation de 2016. Ils le chiffrent de 30 à 50 millions. Les éditeurs souhaitent aussi avoir des garanties sur la pérennité du plan numérique. Celui-ci prévoit environ 400 millions pour les ressources numériques et autant pour le matériel. Ces 400 millions devraient devenir annuels pour permettre le développement de la filière. Cela implique l'entrée des collectivités locales dans le “grand plan”. Il en était question cet été mais les arbitrages ne semblent pas rendus. Enfin se pose la question du primaire. Le plan actuel s'intéresse aux 5èmes. Les éditeurs estiment que l'effort numérique doit commencer dès l'école même si le niveau d'équipement est très inégalitaire d'une commune à l'autre. »11

Au regard de la précipitation de ces investissements publics aussi massifs qu'inconsidérés, on peut légitimement s’interroger sur leur pertinence en ces temps de crise, quand l’argent public fait tant défaut là où il est nécessaire.

Quand certains fustigent le système éducatif français « champion du monde des inégalités », ils oublient que la France présente cette triste particularité d’être l’un des rares pays au monde où l’État soutient les cours particuliers, fiscalement très avantageux. Et où désormais, déclinaison moderne de sa générosité à l’égard des moins démunis, il investit dans les start-up de l’école 2.0.

Comme s’il finançait, en somme, le renoncement à sa propre mission.

Pendant ce temps, une petite association de professeurs expérimentés, compétents, avec l’amour de l’école publique chevillé au corps, le GRIP, s’efforce de lutter contre le naufrage et publie chaque année, de manière artisanale, des manuels scolaires pensés avec intelligence. Et chaque année elle doit se battre12 pour que l’effort financier de l’État à son égard, quelques dizaines de milliers d’euros, soit reconduit.

@loysbonod

 

Post scriptum : relisons ce petit poème présentant la « mission » de Kartable.fr :

Le cartable et l'écran

Force est de constater que les temps ont changé,
Etre un jeune cultivé se veut bien démodé.
Le savoir dénigré, les contrôles redoutés
L’école d’aujourd’hui n’est plus ce qu’elle était.

Cibles de quolibets se voulant peu flatteurs,
Tous en prennent pour leur grade, les cours, les professeurs.
Commentaires peu discrets et ricanements moqueurs,
Le respect disparaît et l’intérêt se meurt.

Non content d’être à tort vivement critiqué,
Le noble enseignement manque de modernité.
Les jeunes ne parlant que mobile et 3G
Se voient tendre des livres et des protège-cahiers.

Peinés par cet échec, deux jeunes gens hardis,
Entreprirent de saisir à deux mains le défi.
Se donnant pour mission, l’histoire commence ainsi,
De remettre l’école à la mode d’aujourd’hui.

Dirigeant une armée de vaillants lieutenants,
Combattant le médiocre, l’incomplet, le payant,
Résistant à la faim, au froid, à l’épuisement,
Nos deux jeunes acolytes menèrent à bien leur plan.

Ils créèrent de toutes pièces une révolution,
L’accès gratuit en ligne, eh oui, nous l’attendions,
Aux cours, aux exercices, méthodes et corrections,
De toutes les matières, pour toutes les sections.

A ceux qui me diront que la modernité,
C’est de revoir mon cours sur un film animé,
Je répondrai ceci, sans vouloir offenser :
En raisonnant ainsi les étapes sont brûlées.

Autant qu’une terminale suit une classe de première,
L’école de demain nécessite celle d’hier.
C’est enfin et déjà, pour vous la première pierre,
Nous vous le présentons, c’est Kartable.fr


[1] Voir la longue liste des promoteurs du numérique à l’école sur le forum

[2] « Mordioux les gougnafiers ! » (27 octobre 2014) dans le blog « C’est au pied du mur » de Mila Saint Anne

[3] Voir aussi sur le forum.

[4] « Kartable lève 1,2 million d’euros pour faire la classe en ligne » sur « FrenchWeb » du 27 octobre 2014.

[5] « Kartable élue start-up de l’année 2014 par le Figaro Etudiant » dans « Le Figaro Etudiant » du 12 février 2014.

[6] « Ces jeunes diplômés font le buzz avec leur Kartable en ligne » dans « L’Etudiant » du 15 mai 2014.

[7] « 100 Start-up où investir » (non daté) sur « Challenges »

[8] « Kartable : l'école sur Internet » dans « L'Express/L'entreprise » du 7 février 2014.

[9] Education.gouv.fr, communiqué de presse de Benoît Hamon : « Six nouveaux plans de la Nouvelle France industrielle prennent leur envol » (2 juillet 2014)

[10] Education.gouv.fr, Communiqué de presse de Najat Vallaud-Belkacem : « Programme d'Investissements d'Avenir : 10 projets sélectionnés dans le cadre de l'appel à projets n°3 "e-éducation - apprentissages fondamentaux à l'École" » (17 octobre 2014)

[11] « Plan numérique : C'est pour cet automne ? » dans « Le Café pédagogique » du 23 octobre 2014.

[12] « Les petites économies de Vincent Peillon » par Jean-Paul Brighelli dans « Le Point » du 10 septembre 2013.