La réussite éducative sans les notes

Olaudah Equiano

À l’occasion d’une visite du ministre de l’Éducation nationale et dans la perspective d'une prochaine réforme de l'évaluation, un exemple frappant de suppression des notes au collège vient de nous être donné dans un grand journal progressiste1. La journaliste, adepte émerveillée des nouvelles pédagogies (comme d'ailleurs des nouvelles technologies), nous présente en effet un petit collège rural du Gers qui expérimente ce que l’on appelle l’évaluation par compétences : « Les notes ont disparu ! Révolutionnaire et… efficace. »

La meilleure façon de se convaincre de cette efficacité est sans doute de lire la copie d’élève de quatrième qui est ainsi donnée en modèle. Il est vrai que c’est un cas d’école.

Le document d’origine n’est malheureusement pas fourni.

Comme on le voit ci-dessous : l’élève est évalué à travers deux grandes compétences (« Je sais expliquer dans un paragraphe rédigé » et « Je sais rédiger un texte en français correct »), elles-mêmes subdivisées en sous-compétences bien précises, sanctionnées (ou auto-évaluées) par des points verts ou rouges, moins stigmatisants  paraît-il  que des chiffres.

 

Copie d'un élève de 4e

Premier sujet d’émerveillement dans cette évaluation positive et bienveillante : les grandes compétences sont elles-mêmes évaluées par des points de couleur rouge ou verte. Là où la notation traditionnelle donnerait une note précise, l’évaluation par compétence fournit une évaluation d'ensemble bien moins lisible et beaucoup plus confuse pour l'élève. Ainsi, malgré ses défaillances criantes en orthographe lexicale et grammaticale (l’élève ne sait pas recopier correctement de nombreux mots du document d’origine, dont le mot « esclave » pourtant au cœur même du document et dans le titre de l’exercice), malgré sa graphie bien trop irrégulière pour un élève de treize ans ou plus (le professeur est même incapable de reconnaître « saisirent » devenu « s’ésirent »), cette copie de quatrième est considérée comme rédigée « en français correct » !

Alors, comment expliquer ce miracle de la pédagogie moderne ?

Il suffit, à cet effet, de choisir soigneusement les items, de les multiplier et de les mettre à égalité. Certaines compétences, pourtant bien plus importantes que d'autres, se trouvent ainsi horizontalisées, minorées : la « concordance des temps » (dont on se demande bien le sens dans un tel exercice) vaut bien autant que « l’orthographe ». Les items eux-mêmes laissent perplexes : ainsi « faire des phrases courtes » est considéré comme une compétence de rédaction en « français correct » : l’inverse serait pourtant attendu ! Et, naturellement, on observe ensuite que les « phrases courtes » sont « bien construites » : le contraire eût été étonnant.

Bref, l’évaluation par compétences, censée être plus rigoureuse et plus lisible, a ici pour principale fonction de masquer le naufrage. Et, paradoxalement, là où le détail des compétences à acquérir aurait précisément été utile, l’élève se voit renvoyé à son « orthographe » dans le sens le plus vague, certaines de ses fautes étant même oubliées (« ver la côte », « une piroge »). Il faut dire que l’orthographe du professeur lui-même (« j’ai décris », « tu oublis ») est quelque peu erratique.

Une belle histoire en somme : voilà donc comme on transforme un échec en réussite, comme on s'expose à la schizophrénie d'une fiction de réussite éducative sans précédent dans l'histoire de notre école républicaine.

« Les notes ont disparu ! Révolutionnaire et… efficace. » Oui mais efficace dans un seul sens : celui d’une imposture.

@loysbonod

Article édité le 16/11/14 : "atlantique" est bien un adjectif ici.


[1] « Najat Vallaud-Belkacem veut-elle supprimer les notes à l'école ? » par Caroline Brizard dans le « Nouvel Obs » du 15 novembre 2014.