Le "levier" de la réforme du collège

Vincent Peillon, le véritable artisan de la réforme du collège 2016, affirmait déjà en 2012 que « les enfants français […] sont ceux qui souffrent le plus »[1]. Quand elle a présenté la réforme du collège, le 11 mars 2015, Najat Vallaud-Belkacem a affirmé gravement que 71% des collégiens disent s’ennuyer en France :

« [Le collège] est monolithique dans son approche disciplinaire, suscitant parfois l’ennui, voire la perte du goût pour le travail et l’effort. »[2]

« Ce qui ne va pas, c'est au fond notre façon d'enseigner qui est sans doute trop théorique et, en effet, qui entraîne beaucoup de passivité, beaucoup d'ennui, c'est ce que nous disent les élèves, et trop de décrochage, d'absentéisme physique ou mental, d'une certaine façon, dans les salles de classe. »[3]

On serait évidemment étonné que les élèves s’amusent à l’école comme dans un parc d’attractions. Mais la vérité, c’est surtout que les élèves s’ennuient bien moins à l'école qu’on ne veut le dire.

Le chiffre de 71% avancé par la ministre, provenant d'une petite enquête associative de 2010 portant sur le primaire et le secondaire dans les quartiers populaires, est en réalité très peu sérieux, puisqu'il inclut les élèves ayant déclaré s'ennuyer « quelquefois ». Et si les élèves s'intéressent « quelquefois » aux cours, doit-on en déduire qu'ils s'intéressent aux cours ? La même enquête, menée en 2013, a ramené le chiffre des élèves qui s'ennuient à 65%, dont 21% seulement s'ennuient « toujours » ou « souvent »[4]. Curieusement, ce n'est pas ce chiffre actualisé qui est cité.

Plus sérieusement, une enquête internationale de l'Organisation mondiale de la santé a montré que les élèves de 11 à 15 ans sont davantage heureux à l’école en France que dans d’autres pays :

« Selon l’édition 2010 de l’enquête HBSC, 32 % des élèves français déclarent “aimer beaucoup l’école”, un chiffre dans la moyenne haute de l’OCDE. Alors que la Turquie est le seul pays où près de la moitié des enfants déclarent aimer beaucoup l’école, en République tchèque, en Italie, ou en Finlande, moins d’un enfant sur cinq partage cet avis. Si on élargit les résultats aux élèves aimant “un peu” ou “beaucoup” l’école, alors ce sont près des deux tiers des jeunes Français qui répondent positivement. »[5]

Un chiffre que confirme l’enquête PISA de 2012 sur le sentiment d'appartenance : 81% des élèves français de 15 ans sont satisfaits de leur école[6]. Curieux pour des enfants qui s'y ennuient. La note PISA 2012 pour la France indique même que « les élèves français prennent en général plus de plaisir que la moyenne des pays de l'OCDE dans l'apprentissage des matières »[7].

Les élèves français sont d’ailleurs si satisfaits de l'école que, comme nous l’avons vu ici, 47% s'y sentent « comme chez eux »... ce qui ne laisse pas d’inquiéter. C’est d’ailleurs peut-être ce qui explique que le climat de discipline en France est l’un des pires de l’OCDE.

Manque d’attention, bruit, désordre, perte de temps : seuls 52% des élèves estiment, par exemple, qu’ils peuvent « bien travailler en classe », un chiffre particulièrement bas dans l'OCDE, ce qui d’ailleurs peut expliquer… l’ennui de bien des élèves !

Un problème réel dont le Ministère de l'Éducation nationale se fait bien peu l’écho, inventant à la place un problème imaginaire pour accabler encore un peu plus les professeurs, au lieu de les aider dans leur mission.

C’est que l’ennui à l’école, présenté comme un drame national (avec d'autres leviers, comme la notation, le redoublement ou l’échec scolaire... quand - en apparence - jamais les élèves n’ont autant réussi à l’école[8]), sert d'autres visées. Avec la réforme du collège et ses dogmes pédagogiques (l’élève au centre du système), il s’agit de parachever la transformation de l’école, contre les professeurs eux-mêmes, accusés de mal enseigner, d'être trop exigeants ou pas assez bienveillants, rabaissés, humiliés, peu à peu dépouillés non seulement de leur liberté pédagogique mais également de ce qui fait toute leur compétence et leur a donné leur vocation : la discipline qu'ils enseignent.

Cette déconstruction méthodique de l'école explique en réalité pourquoi elle échoue aujourd'hui même dans ses missions les plus élémentaires.

Si l’ennui existe, c’est peut-être parce que l’école exige une attention que notre environnement numérique contribue à affaiblir chaque jour un peu plus (environnement que l'institution veut d'ailleurs faire entrer dans l'école).

Quant aux élèves les plus faibles, il faut raisonner avec un peu de bon sens : l'ennui procède des difficultés scolaires, il ne les précède pas. Ainsi, leurs difficultés de lecture à l’entrée en sixième, de plus en plus accrues, interdisent cruellement aux plus faibles de progresser au collège : et ce ne sont pas un pseudo-accompagnement qui n'aura rien de « personnalisé » dans une classe entière ou bien des « enseignements pratiques interdisciplinaires », sur des thèmes nébuleux et des sujets factices, qui leur viendront en aide, surtout s'ils sont pris sur les cours.

Non : pour lutter contre cet ennui-là, il faudrait d'abord faire le vrai diagnostic de la faillite de l’école. On comprend que ceux qui en sont en grande partie responsables ne le veuillent pas.

@loysbonod

Article édité le 23 octobre 2015 pour citer « Le Journal du dimanche ».


[1] Voir notre article : « La souffrance scolaire, mythe utile » (6 octobre 2012)

[2] Ministère de l'Éducation nationale, « Mieux apprendre pour mieux réussir » (11 mars 2015)

[3] « Le Nouvel Obs » du 30 août 2015 : « L'ennui à l'école touche tout le monde »

Qui n'a jamais regardé le plafond de sa salle de classe ? Ou les feuilles des arbres frémir par la fenêtre ? L'ennui à l'école n'est pas nouveau, mais il est devenu explosif. En présentant sa réforme du collège au printemps dernier, la ministre de l'Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, a livré des chiffres : en France, 71% des élèves disent s'ennuyer au collège et 50% ne font rien d'autre que de prendre des notes dictées par leurs professeurs.

Sur l’ennui dans les reportages télévisés :

[4] Voir le baromètre Trajectoires AFEV 2013.

Pascale Fourier dans « Marianne » : « Réforme du collège : au nom de quel "ennui scolaire" ? » (4 mai 2015)

« Le dossier de présentation de la réforme part d'un « constat » : « Vingt-cinq pour cent des élèves de l'école primaire s'ennuient souvent, voire tout le temps. Ils sont 71 % à être dans ce cas au collège. » […]

Le problème est que ces chiffres sur « l'ennui scolaire », vieille rengaine pédagogiste, sont sortis de nulle part (ou presque) ! D'où vient en effet ce constat d'un tel calvaire des élèves ? D'une enquête menée en 2010 auprès de 760 enfants scolarisés en primaire et au collège, tous issus de quartiers populaires. Et par qui a été faite cette enquête ? Par un étudiant de l'Association de la fondation étudiante pour la ville (Afev), « réseau d'étudiants solidaires intervenant dans les quartiers populaires ». Au lieu de faire une généralité de cette enquête très partielle, le ministère aurait dû préciser que 71 % d'un nombre indéterminé de collégiens (le document n'explique pas quelle proportion d'élèves de primaire et de collégiens ont été interrogés), issus de quartiers populaires (ce que Mme la Ministre a omis de préciser), disaient s'ennuyer en classe. Il aurait dû préciser aussi que ces 71 % comprenaient une part (laquelle ?) d'élèves disant s'ennuyer « quelquefois » en classe (et que celui qui ne s'est pas ennuyé « quelquefois » en classe leur jette la première pierre !), ce que ne comprenait pas le chiffre des 25 % pour l'école primaire.

Pourquoi Najat Vallaud-Belkacem n'a-t-elle pas fait appel aux considérables services de la direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (Depp) du ministère dont le rôle est justement de faire des enquêtes sérieuses ? Parce que, nous répond le ministère, la Depp n'a jamais travaillé sur ce sujet présenté comme essentiel ! »

[5] Conseil d'analyse stratégique, note d’analyse de janvier 2013 : « Favoriser le bien-être des élèves, condition de la réussite éducative » L’étude de l’OMS / HBSC : « Social determinants of health and well-being among young people » (2012)

[6] Voir notre article « Petite climatologie scolaire » (26 janvier 2014)

[7] OCDE, Note de PISA 2012 pour la France (2013), p. 2.

[8] Le taux de réussite au brevet n’a cessé d’augmenter et atteint aujourd’hui des records. Les élèves ayant redoublé n’ont jamais été si peu nombreux. Le décrochage n’a cessé de diminué , ne concernant plus que 101.000 élèves (en incluant ceux qui obtiennent leur brevet). Les élèves ayant redoublé n’ont jamais été si peu nombreux.