Vers de malheureux concours de circonstances

20191124 philo

L'actuel ministre de l'Éducation nationale l'avait solennellement promis en 2017 : « Il n'y aura pas de Loi Blanquer, j'en serai fier »1.

Mais après avoir étendu la sélection à toutes les voies de l'enseignement supérieur (avec Parcoursup) en 2018, redéfini totalement les principes et les épreuves du bac général 2021, transformé profondément la structure du lycée et réformé tous ses programmes en 2019, converti les ÉSPÉ en INSPÉ, le ministère prépare pour 2022 une nouvelle réforme des principaux concours de recrutement des enseignants (CRPE, CAPES), visant à leur « professionnalisation ».

Par « professionnalisation », il faut entendre formation à la didactique et à la pédagogie, par opposition à la formation disciplinaire : la maîtrise d'une ou de plusieurs disciplines n'est donc pas considérée comme faisant partie de ce qui fait la compétence professionnelle d'un enseignant, ce qui ne manque pas de laisser perplexe. Mais le choix des mots est important dans une bataille de communication : qui donc pourrait s'opposer à une plus grande « professionnalisation » d'un concours... professionnel ?

D'aucuns découvrent avec stupeur la place désormais réduite des disciplines, à l'écrit comme à l'oral, dans les nouvelles épreuves à venir2. Aussi est-il utile de rappeler que le mal vient de plus loin.

Un vieux rêve pseudo-progressiste

Le maître ignorant – un professeur qui s'efface progressivement pour devenir un simple accompagnateur, et même l'égal de l'élève – est un vieux rêve du constructivisme pédagogique3.

Très concrètement, en 2012 et dans le cadre de la « Refondation de l'école », deux syndicats "réformistes", le Sgen-CFDT et le SE-UNSA (avec l'inspecteur général Jean-Pierre Obin), proposent, dans une tribune retentissante4, de recruter les enseignants « sur des compétences professionnelles ». La bonne maîtrise disciplinaire devient même ce qui pose problème :

La formation actuelle des enseignants est essentiellement académique. Elle est évidemment très cohérente avec le constat de l’élitisme des résultats qu’ils produisent. Aujourd’hui, formatés pour faire devant un jury d’universitaires la leçon la plus brillante qui soit, ils ne voient leurs premiers élèves qu’après avoir été recrutés (et alors souvent quel choc !). Pourtant, des études le montrent, il ne manque pas d’étudiants à l’éthique sociale affirmée et qui ne demanderaient pas mieux que d’enseigner ; mais les épreuves actuelles des concours les défavorisent au profit des plus brillants dans leur discipline qui, une fois reçus, n’auront de cesse de retrouver des élèves à leur image.

En 2013, avec la création d'un master non disciplinaire spécifique aux métiers de l’enseignement (le master MEEF), une réforme du recrutement et de la formation initiale des enseignants est mise en place, avec de  nouveaux concours, de nouveaux diplômes – plus « professionnels » – et de nouvelles écoles de formation (les ÉSPÉ).

En 2015, une note5 de la fondation "réformiste" Terra Nova (signée notamment par Philippe Watrelot, Jean-Louis Auduc et à nouveau Jean-Pierre Obin) se félicite de cette réforme du recrutement et de la formation initiale mais reproche aux nouvelles épreuves d'être encore trop disciplinaires. La fondation propose de « rendre les épreuves des concours plus professionnelles » :

Dans le second degré, l’une des épreuves écrites pourrait avoir un caractère non disciplinaire.

Elle propose également d'encourager la diversification des recrutements d'enseignants avec les troisièmes concours (dans lesquelles les compétences disciplinaires exigées sont bien moindres) et des recrutements d'inspecteurs avec des des jurys aux « profils plus diversifiés » (comprendre : non disciplinaires). Terra Nova va même plus loin car c'est le métier d'enseignant même qui doit être redéfini :

La profession enseignante est aujourd’hui interrogée : quelle part doit y prendre la transmission des connaissances et quelle part y donner à l’éducation civique et comportementale ainsi qu’à la transmission des valeurs politiques et morales.

En 2017, Philippe Watrelot, formateur à l'ÉSPÉ, pose la question de façon piégée : « Suffit-il de savoir pour savoir enseigner ? »6 S'il reconnaît « important de bien connaitre sa discipline d’enseignement », l'ancien président des « Cahiers pédagogiques » ne se satisfait pas de la formation professionnelle des enseignants dans les IUFM et déplore qu'après leur création en 1990 les concours de recrutement soient restés « essentiellement disciplinaires et académiques ».

L'évolution des concours dans un sens de moins en moins disciplinaire, en 2013 et bientôt donc en 2022, correspond bien à la mise en oeuvre d'un programme pseudo-progressiste.

Un nouveau rêve techno-libéral

Le vieux rêve de maîtres ignorants est également partagé par les tenants d'une conception très libérale de l'école, qu'irrite le statut d'enseignants experts de leur(s) discipline(s).

En 2013, un ancien expert de l'OCDE se félicitait que la mise en place des ÉSPÉ puisse « permettre de rendre la formation des enseignants moins académique »7. Pourtant, en 2015, l'OCDE tenait ces efforts pour encore insuffisants :

Dans le même temps, dans un contexte de crise de recrutement (et même des vocations), l'institution scolaire applaudit des initiatives privées comme celles d'« Agir pour l'école » (ex-« Teach for France »8) dans le sens d'une formation et d'un recrutement parallèle : de jeunes diplômés de grandes écoles volontaires envoyés, dans un esprit quasi humanitaire, dans les collèges sans aucune compétence disciplinaire et avec une formation expéditive avant la rentrée.

D'une manière plus générale, dans les années 2010, le recrutement de contractuels, parfois hors toute compétence disciplinaire et le plus souvent sans aucune formation pédagogique, a explosé dans l'Éducation nationale9. Le ministre de l'Action publique ne s'est d'ailleurs pas caché, en 2018, d'aspirer à une « généralisation du contrat » dans la fonction publique10, ce qui n'est pas sans rappeler le statut de la fonction publique jugé comme n'étant « plus adéquat » par un jeune et brillant ministre de l'Économie en 201511.

Les réformes successives de l'enseignement, à la recherche de toujours plus de flexibilité, ont commencé à ébrécher les disciplines scolaires, au nom bien sûr de la pédagogie : un « apprentissage différent » dans la réforme du collège n'a-t-il pas été justifié du fait que ce dernier « est monolithique dans son approche disciplinaire, suscitant parfois l’ennui, voire la perte du goût pour le travail et l’effort » ?

Par ailleurs, la « révolution numérique », au prétexte de la mise à disposition d'enseignants de plus en plus interchangeables de contenus en ligne, comme autant de "ressources" (une des nouvelles épreuves écrites du concours prévoit que « le candidat dispose d'une tablette afin d'accéder à internet pour utiliser toute ressource qu'il juge pertinente. »), est d'ailleurs l'occasion, au nom bien sûr de l'efficacité pédagogique, d'une disruption salutaire12.

Quelle « professionnalisation » ?

L'enseignant, progressivement dépouillé de sa compétence disciplinaire, délégitimé, précarisé, devient un ouvrier spécialisé – et idéalement polyvalent – n'ayant plus qu'à appliquer des méthodes de travail standardisées et définies en amont, selon l'idéologie du moment. Bref, une « professionnalisation » qui s'apparente en réalité... à une déprofessionnalisation.

Mais le primat du pédagogique est plus encore problématique par son contenu même. Dans l'école de demain, il s'agira moins d'être un pédagogue libre et critique, dont la réflexion s'adosse à une solide connaissance de sa discipline, que d'afficher un vernis de connaissances disciplinaires et surtout une conformité idéologique à certains types de pédagogie13.

Les mêmes syndicats progressistes se félicitent en 2019 de la réforme à venir des concours :

Cette solution du concours en fin de master 2 est l'occasion de sortir du bachotage sur 2 ans qu'impliquerait des épreuves à coloration fortement disciplinaire et proposer au contraire d'évaluer les candidats sur leur pratique professionnelle.14

Évaluer la « pratique professionnelle » de candidats qui ne sont pas des professionnels : il fallait y penser ! Il est vrai que, dans la réforme, les candidats effectueront l'année précédant le concours un stage de six heures hebdomadaires dans des classes... avant même d'être jugés capables ou non d'enseigner !

Mais il est surtout évident que cette évaluation de la « pratique professionnelle » correspondra à une évaluation de la conformité idéologique des candidats, comme c'est déjà le cas dans le cadre de la formation actuelle15. L'acquisition de compétences disciplinaires fera place à un « bachotage » idéologique, et pour quel résultat ? Celui que l'on constate depuis la mise en place des IUFM il y a trente ans exactement : une saisissante dégradation objective des compétences des élèves, du primaire au lycée.

Philippe Watrelot, méprisant la tradition pédagogique ou l'expérience des enseignants, l'affirme avec la certitude du formateur : « "Savoir enseigner" est donc aussi un savoir ». Mais un désolant savoir, pour coûter si cher à notre école.

@loysbonod

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Notes

[1] 26 mai 2017 dans le "Huffington Post" : "Le ministre de l'Education fixe son agenda: "Il n'y aura pas de Loi Blanquer, j'en serai fier""

[2] « Professionnalisation de la formation et du concours des professeurs » :

[3] cf Jacques Rancière, Le Maître ignorant (1987). Sur la définition du constructivisme, on peut lire cette partie spécifique de notre billet du 1er octobre 2017 : "Une idée glauque". Dans son acception la plus radicale et la plus moderne :

« La place de l’enseignant doit évoluer : c’est-à-dire que l’enseignant n’est plus celui qui a le savoir, puisque le savoir, tout le monde y a accès sur Internet ». Il faut certes « une base de données » (sic) pour pouvoir enseigner : « … néanmoins la place de l’enseignant n’est plus d’être celui qui sait »

[4] 28 septembre 2012, communiqué de presse du Sgen-CFDT et du SE-UNSA : "Cinq propositions pour une École plus juste et plus efficace". La tribune est signée de Thierry Cadart, Secrétaire général du Sgen-CFDT ; Laurent Escure, Secrétaire général de l’UNSA-éducation ; Jean-Pierre Obin, inspecteur général de l’éducation nationale honoraire

[5] 10 septembre 2015, Terra Nova : "Le recrutement et la formation des personnels de l’Éducation nationale" par Jean-Pierre Obin, Jean-Louis Auduc, Gilles Langlois, Gérard Phelippeau, Philippe Watrelot

[6]  "Les Cahiers pédagogiques" : "Suffit-il de savoir pour savoir enseigner ?" (2017)

[7] 25 juin 2014 sur le blog d'Eric Charbonnier : "Enquête de l’OCDE sur les enseignants – Revaloriser le métier : une priorité pour la France". Le billet, qui ne semble plus en ligne, est consultable sur le forum.

[8] Voir ce fil dédié sur le forum de LVM.

[9] Voir ce fil dédié sur le forum de LVM. Le nombre d’enseignants contractuels dans l’enseignement public a augmenté de 24% entre les années scolaires 2010 et 2017 contre 0,6% pour les enseignants titulaires.

[10] "Le Point" du 28 octobre 2018 : "Fonction publique : le gouvernement veut plus de contractuels"

[11] "Challenges" du 18 septembre 2015 : "Pour Emmanuel Macron le statut de la fonction publique n'est "plus adéquat""

[12] MEN, "Collège : mieux apprendre pour mieux réussir" (2016)

[13] Voir le billet du 18 décembre 2016 : "De l'esprit critique dans l'Éducation nationale" par Véronique Marchais

[14] Voir la déclaration préliminaire du Sgen-CFDT au CNESER du 19-20 novembre 2019 :

[15] Voir notre billet du 22 août 2015 : "DésÉSPÉrances ?"